« Rendre à César ce qui est à César. » Mais, qui est « César » ?

Jules César était riche, immensément riche. Une richesse en grande partie due à ses victoires en Gaule (ou plutôt dans les Gaules…), et non à ses origines familiales. On ne peut pas dire non plus qu’il était d’extraction modeste, mais plutôt qu’il était né dans une famille d’une « ancienne noblesse » quelque peu désargentée, « friquée mais fauchée » … Il dut emprunter, et prendre des risques, pour se hisser aux plus hautes responsabilités, toujours en provoquant le Destin cher aux Romains, ou – dit autrement – compter sur sa bonne Fortune avant de faire fortune, cette fois ci en espèces sonnantes et trébuchantes.

En homme riche, il laisse derrière lui un colossal héritage historique, politique, mais aussi sémantique, qui perdure aujourd’hui. Rarement un nom sera passé à la postérité avec un tel succès : prénom indémodable, titre de gloire, « récupération » politique, etc. Qu’en est-il du prénom César (Cesare, en italien), de l’accouchement par « césarienne », de la salade César, de la cérémonie des César, du canon CAESAR, du césarisme… ?

Il est une mode qui ne s’est jamais éteinte, malgré les deux millénaires qui nous séparent de son existence : celle de se réclamer, avec plus ou moins d’opportunisme, de Jules César (de la même façon que les politiques d’aujourd’hui se réclament du général de Gaulle…).

Sommaire

    De « Caius Julius Caesar » à « César »

    Jules César s’appelait en réalité Caius Julius Caesar. En effet, les Romains utilisaient un praenomen (qui deviendra notre « prénom »), ici Caius, un nomen (l’équivalent de notre « nom de famille »), ici Julius, et un cognomen (notre « surnom »), ici Caesar.

    Le prénom Caius

    Jules César avait donc pour prénom Caius. Les prénoms romains masculins étaient peu nombreux – une grosse dizaine – et renvoyaient souvent à une réalité plus ou moins explicite. Caius – ou Gaius – (abrégé C.) était un prénom très répandu, dont l’origine vient de la déesse grecque Gaïa (déesse de la terre), qui, de sa liaison avec le dieu du Ciel (Ouranos, le Uranus romain), engendra les Titans. Dans la mythologie, les Titans avaient une réputation de force indestructible. Caius (ou Gaius) peut aussi avoir un lien avec gaudium (la joie… d’avoir un fils ?). Notons au passage que cette manie d’associer une signification ou une destinée à un prénom ou une date ne date pas d’hier : vouloir expliquer et prédire est ancré dans la nature humaine, au point de se demander si le plus vieux métier du monde n’est pas plutôt celui de médium…

    Aujourd’hui encore, cette idée de « force indestructible » des Titans est encore bien présente, au point de donner l’impression aux hommes que nommer les choses par un nom dérivé de « Titan » peut les rendre invincibles… De même que Montesquieu analysait très justement l’influence des climats sur les mentalités, il fait peu de doute qu’il existât un lien entre la connotation (positive ou négative) d’un nom et le sentiment qu’il peut inspirer. Naviguer sur un bateau appelé le Vulnérable, ou le Submersible, le Fragile, le Délicat, invite certainement à une prudence de tous les instants, tandis que l’on peut facilement concevoir que barrer un Titanic ou un Titan (ou encore un « insubmersible ») peut conférer un sentiment d’impunité plus prégnant… Face aux forces de la nature, le manque d’humilité se paye cash, et très cher… [Voilà, ça, c’est pour les dernières péripéties du fond de l’Atlantique nord…].

    Le (gentile) nomen Julius

    Jules César a pour nomen Julius (de la famille des Julia, famille de la noblesse romaine). Ces « familles » étaient appelées gens, et Jules César est donc issu de la gens Julia.

    Le nomen renvoie donc à la gens, groupe familial au sens large subdivisé en familiae, elles-mêmes reconnaissables grâce à leur cognomen.  Ce mot (gens) est un dérivé du mot latin gignere, qui signifie engendrer… L’évolution du mot est claire, gens passant de la notion « familiale » à une notion beaucoup plus élargie (« les gens »). La connotation quelque peu péjorative que nous lui connaissons aujourd’hui existait déjà à l’époque de la Rome impériale, où gentes servait à nommer les peuples étrangers, par opposition au populus romanus (le « peuple romain »). Décidément, cette habitude grecque de qualifier péjorativement (du nom de « Barbares ») les étrangers qui ne partagent pas leur culture semble être une constante de la nature pour le moins xénophobe – voire raciste – de l’être humain…

    Il est intéressant de noter la même évolution (d’ailleurs antérieure) du mot grec γένος, (génos) (la « naissance », puis la « race ») : depuis le prénom Eugène (littéralement « bien né », que l’on peut rapprocher de notre « gentil », dérivé de cette idée de bonne naissance, puis d’une certaine noblesse… d’âme), à la genèse (la création) et jusqu’au génocide…

    Il s’agit en fait d’une racine indo-européenne (gen-), que l’on retrouve dans de multiples occurrences de langues modernes, tel le kin (« famille »), dans l’allemand das Kind ou l’anglais the child (l’enfant).

    Il serait tentant d’établir un lien entre cette racine ancienne et le terme contemporain « ken » (utilisé par des jeunes en délicatesse avec la langue française, mais aussi et surtout avec la poésie et le romantisme). Ce mot pour le moins trivial semble effectivement présenter une relation très étroite – si je puis dire… – avec cette famille de mots issus de la racine gen-… Et pourtant, le « ken » des jeunes n’est que l’utilisation en « verlan » du terme « niquer », lui-même dérivé de « forniquer ». Or, « forniquer » trouve son origine dans le mot fornix (cintre, arc, voûte), lui-même issu de furnus (le four), dont le terme, par extension, servait à désigner les lupanars romains (les prostituées, dans la Rome impériale, attendaient les clients sous des arcades, ou dans des petites pièces voûtées). Par conséquent, cela n’a rien à voir avec l’idée de (pro)création qui donnera les mots « gens » ou « gentil » …

    Enfin, notons que ce mot « gens » (qui a donné les « gens », la « gente », les « gentilés », et tant d’autres…) est même utilisé en italien pour qualifier, dans certaines conditions, des races animales. Ainsi, en Sardaigne, les flamants roses sont qualifiés de « sa genti arrubia » (le peuple rouge).

    Le cognomen Caesar

    Enfin, le cognomen (« surnom ») Caesar ne date pas du César qui nous intéresse.

    Ce cognomen des Romains pouvait correspondre à une particularité physique, à un trait de caractère, un métier, une origine géographique, etc. Celui à qui il était attribué pouvait ensuite le transmettre à sa descendance, sa familia (branche familiale, rétrécie, de la gens).

    Caius Julius Caesar portait ainsi le même nom que son arrière-grand père (à qui l’on doit certainement le surnom « Caesar»), que son grand-père et que son père (respectivement nommés Julius Caesar I, II et III). Il est donc le quatrième du nom à porter ce surnom de « Caesar ».

    Quant à savoir pourquoi son arrière-grand-père était surnommé « Caesar », les hypothèses sont multiples, mais aucune n’est avérée formellement. Ce Sextius Julius Caesar (donc le premier Caesar de la gens), était préteur pendant la première guerre punique, et il aurait accompli un exploit militaire en mettant hors de combat un éléphant carthaginois. Or, « éléphant » se dit késar en langue punique… On rapporte aussi qu’il l’aurait terrassé en lui tranchant (caedere, trancher…) les jarrets. Ou encore que ce même Sextius Julius serait né d’une césarienne (toujours caedere, inciser, tailler…). Quoi qu’il en soit, le surnom lui est resté, et s’est transmis à sa familia.

    En effet, le cognomen s’accole au nomen, et se transmet avec ce dernier. Ainsi Brutus, l’un des assassins de Jules César, s’appelait Marcus Junius Brutus Caepio. Il était de la gens Junius, et plus précisément de la branche des Brutus (brutus signifie l’idiot, mais cela devait remonter à loin, notre Brutus n’ayant rien d’un imbécile), et Caepio est son deuxième cognomen, accolé après son adoption par son oncle maternel Quintus Servilius Caepio. Car, contrairement à la croyance populaire, Brutus n’est pas le fils adoptif de Jules César : il est juste le fils de Servilia, qui fut la maîtresse de César pendant vingt ans (jusqu’à son assassinat) et pour lequel César avait beaucoup d’affection…

    De même Cicéron s’appelait Marcus Tullius Cicero. Son cognomen (cicero, pois chiche) lui vient d’un ancêtre dont le nez avait peut-être une forme de pois chiche, ou qui était peut-être lui-même vendeur de pois chiches…

    Finalement, le cognomen romain est l’ancêtre du « (dit) le… », dont les mafieux aiment bien s’affubler (Jacky « le Mat », Francis « le Belge », « Lucky » Luciano, etc.)

    « Rendre à César ce qui appartient à César »

    Octave Auguste, le premier, ajoute à son nom celui, glorieux, de César. Les empereurs suivants conservent cette tradition, en praenomen d’abord, puis, à partir de Claude, dans un ordre aléatoire.

    En fait, chacun agit comme il l’entend, mais tous rajoutent « Caesar » et « Imperator », dans l’ordre qui leur plaît… Pour Claude, ce sera Tiberius Claudius Caesar Augustus Germanicus ; pour Galba, Servius Galba Imperator Caesar ; pour Othon, Imperator Marcus Otho Caesar Augustus ; pour Vespasien, Imperator Caesar Vespasianus Augustus…

    Mais, si les premiers empereurs (Auguste, Tibère, Caligula ou Claude) ajoutent bien le nom de « Caesar » à leur nom, ils ne se font pas pour autant appeler « César ». Il faut attendre l’an 68 ou 69 (dit « l’année des quatre empereurs » pour que cette appellation soit officiellement admise. Au début du siècle suivant, Suétone écrira d’ailleurs sa Vie des douze Césars… (en commençant par Jules César…).

    Mais alors, pourquoi cette phrase de la Bible (présente dans tous les Évangiles synoptiques), attribuée à Jésus, en réponse à des pharisiens qui lui demandent s’il convient de payer l’impôt à l’occupant (Rome) : « Il faut rendre à César ce qui est à César » ? Les pièces de monnaie de l’époque portant l’effigie de l’empereur, Jésus aurait eu cette réponse restée mémorable. Sans disserter sur la dimension religieuse, historique ou morale de cette phrase, il est notable de constater que, à ce moment-là (entre 30 et 33 apr. J.-C.) l’empereur Tibère ne se faisait pas appeler « César ». Tout le monde s’accorde pour dire que « César » doit être compris ici dans le sens « l’empereur de Rome » (ou Rome), mais l’expression semble anachronique.

    L’explication est simple : la rédaction des Évangiles a commencé, au plus tôt (pour celui de Saint Marc), au début des années 70, soit l’année où est prise l’habitude de qualifier l’empereur de « César ». Cette parole de Jésus ne pouvait donc pas être littéralement celle-là, ce qui n’a rien d’étonnant puisque les Évangiles sont écrits, certes par des témoins oculaires, mais entre quarante et soixante ans après les faits, et dans une langue différente (en grec, alors que Jésus parlait araméen).

    Des expressions qui ne doivent rien à Jules, enfin, presque…

    L’accouchement par « césarienne »

    L’accouchement par « césarienne » et Jules César n’ont évidemment aucun autre rapport que celui de partager une origine étymologique commune, mais sans relation de cause à effet entre les deux. « Caesar » vient de caedere, qui signifie « fendre, tailler, inciser » : le lien est facile à faire avec la césarienne et, comme nous l’avons vu, pour Jules César, cela renverrait au surnom de son ancêtre, peut-être surnommé « le tailleur » (de jarrets… dans un sens guerrier). Mais le distinguo n’a pas toujours été clair.

    Ainsi, dans son Historia Naturalis (livre VII, § 7) Pline l’Ancien écrit :

    « Les enfants dont les mères meurent en leur donnant le jour, naissent sous de meilleurs auspices : c’est ainsi que naquit Scipion l’Africain l’ancien, et le premier des Césars, ainsi nommé de l’opération césarienne qu’on fit à sa mère. »

    Son « premier des Césars » a faussement été interprété comme étant Jules César (premier des empereurs), mais il a très certainement voulu dire « le premier de la lignée des Julius… (sous-entendu Caesar) ». D’ailleurs, Pline écrit son Historia Naturalis à la même époque que les premiers Évangiles (années 70) : nous y retrouvons donc logiquement la même confusion César/empereur…

    C’est que, effectivement, la « césarienne » était bien pratiquée dans l’Antiquité, mais uniquement en ultime recours, alors que la femme enceinte était décédée, ou sur le point de mourir. Le praenomen traditionnellement attribué à l’enfant était d’ailleurs Caeso (K.), et au féminin Caesonia (comme l’épouse de Caligula). Jules César n’a pas pu naître par césarienne, sa mère Aurelia ayant vécu longtemps, jusqu’à l’âge de 66 ans.

    « Don’t act. » 

    La salade César

    La salade César est une salade composée traditionnelle qui tire son nom du chef italien Cesare Cardini et de son restaurant éponyme, le Caesar’s, qui existe toujours à Tijuana, au Mexique.

    Cesare Cardini était un italien, originaire de la région du lac Majeur, qui avait émigré aux États-Unis en 1918. Mais, pour échapper aux contraintes de la prohibition, il passe la frontière mexicaine et ouvre son restaurant à Tijuana.

    L’histoire raconte que le 4 juillet 1924, à l’occasion de la fête nationale américaine, en raison de l’afflux de clients, le restaurant de Cesare Cardini est à court d’ingrédients. Le chef utilise donc ceux qu’il a sous la main… et crée une nouvelle salade. Il mélange ainsi de la laitue romaine, des croûtons, du parmesan râpé, des œufs durs, de l’ail, du jus de citron et de la moutarde. Il sert cette salade avec une sauce à base d’œuf et d’huile d’olive.

    La salade, très appréciée des clients, devient rapidement populaire. Elle a depuis été adaptée et modifiée de différentes manières à travers le monde. Elle est souvent servie avec du poulet grillé et peut inclure des variantes comme des anchois, des tomates ou des olives.

    La cérémonie des César

    Depuis sa création en 1976, la cérémonie des César est devenue l’un des événements les plus prestigieux – mais des plus narcissiques – du cinéma français. Elle célèbre les meilleures productions et les meilleurs talents du cinéma français de l’année écoulée. Les lauréats des différentes catégories, telles que le meilleur film, le meilleur acteur, la meilleure actrice, sont récompensés par une statuette créée par le sculpteur César Baldaccini (l’auteur des compressions, et du fameux pouce, ce « like » avant l’heure…). Le trophée ayant pris pour appellation un nom propre (César), il ne prend pas la marque du pluriel, et conserve sa majuscule… jusqu’à ce qu’il devienne une antonomase !

    Mais il ne fait aucun doute que, si le sculpteur César s’était prénommé Gontrand ou Kevin, il n’aurait pas donné son nom à la récompense. Le septième art se gargarise de connotations et d’appellations à la recherche d’un prestige qui vire au ridicule, véritable Graal de comédiens dont la seule ambition est d’aller quérir le titre non moins surfait de « monstre sacré » …

    Les canons CAESARs

    Il aurait été surprenant que les militaires, prompts à récupérer tout ce qui peut s’apparenter à la gloire et au prestige, n’aient pas vu en « César » un mot enclin à servir leur propension à la gloriole.

    C’est chose faire avec un acronyme totalement « capillotracté » : le CAESAR est donc un camion équipé d’un système d’artillerie. Il s’agit là du dernier étron déféqué par notre Chiottes Industries nationale, aussi appelé GIAT Industries. [Oui, dans « littérature », il y a « rature », alors je fais cadeau ici de ma pensée primitive (et non primaire), que la décence m’incite ensuite à tempérer… En présence de pensées militaires, mon syndrome Gilles de la Tourette, habituellement très intériorisé, s’exprime avec une ostentation bruyante mais qui passe totalement inaperçue, étant donné le nombre ridiculement bas de lecteurs parvenus à ce stade de l’article.]

    C’est donc un gentil petit canon – à 5 millions d’euros l’exemplaire – que GIAT Industries (cette petite entreprise au milliard de chiffres d’affaires, qui revendique ouvertement ses activités de lobbying) s’est empressée de vendre à n’importe qui, et notamment à la Russie, jusqu’en 2020. Non contente d’avoir imaginé, fabriqué, utilisé et commercialisé une ignominie pareille, la gente kaki a trouvé amusant de lui faire dévaler les Champs-Élysées le 14 juillet dernier au son de « la musique qui marche au pas » et « qui ne me regarde pas », dans une parade abrutissante qui n’a rien à envier au ridicule des défilés soviétiques ou nord-coréens.

    Ajoutons, pour terminer, que le concepteur de ce petit bijou d’ingénierie nauséabonde, un Faust en uniforme, ancien polytechnicien, général et ingénieur en armement, qui décida de mettre son intelligence et sa carrière au service des causes les plus viles, coule aujourd’hui une retraite paisible dans le Perche, comme nous le dévoile avec angélisme Ouest France : « Il s’occupe de ses parents âgés, assiste les familles de sa paroisse lors des funérailles et contribue à quelques actions sociales. » Bref, un super mec…

    « César » : un prestige que tout le monde s’arrache…

    Outre le fait que le cognomen Caesar soit devenu un prénom courant en Italie, à toutes les époques (César Borgia…), puis dans beaucoup de pays, et même féminisé (Césaria Evora, la diva cap-verdienne…), le mot a fait des petits : le Kayzer germanique et le Tsar (ou Czar) slave en sont les plus fidèles représentants…

    Notons enfin que le « césarisme » est un régime politique où tous les pouvoirs sont concentrés dans la main d’un homme fort, qui gouverne à coup de plébiscites – une sorte d’autoritarisme démagogique… Les régimes napoléoniens (surtout le Second Empire) pouvant être qualifiés de « césaristes », ils ont valu ce bon mot à Clémenceau, qui résume le concept en ces termes :

    « Rendez à César ce qui est à César … et tout est à César ! »

    Jules César, statue (tête)
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