La magie du mot « Noël »

Rares sont les mots de la langue française qui peuvent être tout à la fois nom commun et nom propre (Mozart, mais le « Mozart » des pickpockets), au choix masculin ou féminin selon le sens (un aigle ou une aigle, un solde ou une solde, un espace ou une espace, un œuvre ou une œuvre, etc.), masculin ou féminin pour un sens identique (« un » ou « une » après-midi), et même changer de genre quand ils changent de nombre (un amour, mais des amours contrariées ; un délice, mais des délices infinies, comme l’écrivait Nerval… ; un orgue, mais de grandes orgues).

« Noël » présente ainsi cette particularité de pouvoir être masculin et féminin, nom commun ou nom propre, précédé d’un déterminant ou non, et même d’avoir fait l’objet, au cours de son évolution sémantique, de plusieurs antonomases (classique, inverse et d’excellence). Un parcours étonnant… 

Sommaire

    Une étymologie discutée : latine ou gauloise ?

    Les linguistes ne s’accordent pas sur l’origine sémantique du mot « Noël » : latine ou gauloise ? Il n’est pas ici question de les départager, mais de leur donner la parole.

    Le « natalis dies » latin (jour de la naissance)

    Pour les partisans d’une origine étymologique latine, Noël serait issu de l’expression natalis dies (« jour de la naissance »). Cette expression fait d’abord référence, chez les Romains, au solstice d’hiver (à partir duquel les jours rallongent), puis à la fête du natalis dies solis invicti (« jour de naissance du soleil invaincu », instaurée par l’empereur Aurélien au IIIème siècle.

    De cette expression, seul l’adjectif natalis aurait été conservé, substantivé – le mot dies (évident) disparaissant. De natalis à naal, puis noel, il n’y a qu’un pas : comme souvent, la consonne intervocalique (ici le [t]) disparaît, comme dans naïf (de « natif »), mûr (de « mature »), fait (de « factus »), muer (de « muter »), etc.

    Le mot « Noël », attesté en français au XIIème siècle s’impose et subsiste jusqu’à nos jours…

    Le tréma, marquant la diérèse, n’apparaît qu’au début du XVIème siècle, et, dans le cas de Noël, au début du XVIIIème siècle.

    Cette origine est corroborée par le fait que l’on parle encore parfois de Noël comme de la « Nativité », dont l’origine étymologique est encore plus criante…

    Le gaulois « noïo hel » (« nouveau soleil »)

    D’autres linguistes penchent pour une origine gauloise du mot Noël : l’expression gauloise noïo hel (« nouveau soleil »), qui aurait évolué en noüel, puis noël. Comme il est avéré qu’il existait des liens entre les Celtes et les Grecs dès l’époque de la Grèce classique, cette locution à l’étymologie très proche des mots grecs néos (« nouveau ») et helios (« soleil ») est effectivement plausible. En revanche, il serait surprenant qu’une fête (celle de Noël) instaurée à Rome au IVème siècle par des chrétiens soit inspirée d’une locution gauloise. Le gaulois a été remodelé par le latin, mais pas vraiment l’inverse…

    Notons que certaines langues ont conservé la consonne intervocalique, « Noël » se disant en espagnol nadal et en italien natale. En France, le breton a conservé le nom nedelec, le charentais ou le berrichon celui de nau, et le normand nouel. L’occitan et le provençal ont tous deux gardé cette forme nada, avec des variantes comme nadau, nau, nouvè.

    Noël : d’une fête païenne à une fête chrétienne

    Dans l’Antiquité romaine, les Saturnales sont des fêtes qui se tiennent la semaine du solstice d’hiver (du 17 au 23 décembre). Elles symbolisent le passage à l’hiver (en astrologie, le solstice d’hiver correspond à l’entrée du soleil dans le signe du Capricorne, domicile de Saturne), mais il s’agit surtout d’une période de transition, où la vie de labeur s’arrête pour profiter pleinement des loisirs : à cette occasion, on échange des cadeaux, on décore les maisons et on organise des réjouissances populaires. Des repas sont offerts, les barrières sociales tombent, et les esclaves jouissent même d’une relative liberté. Les excès sont légion, ceux-là mêmes qui seront bientôt condamnés par l’Église catholique : licence sexuelle, sacrifice (humain ?), etc. Certains auteurs rapportent ainsi qu’un « roi de la fête », tiré au sort, pouvait ainsi faire ce qu’il entendait, à tous points de vue, avant d’être mis à mort à la fin des festivités… Les adeptes d’une vie courte mais intense apprécieront… Symbole ultime de licence ou de liberté, tout le monde coiffe le pileus, ce bonnet traditionnellement porté par les esclaves affranchis, et qui inspirera à la Révolution le bonnet phrygien.

    En 274 apr. J.-C., l’empereur Aurélien instaure la fête du Dies natalis solis invicti (« jour de la naissance du soleil invaincu »), c’est-à-dire la victoire du soleil sur la nuit, ou plus concrètement la date à laquelle les jours commencent à rallonger. Il la fixe donc au solstice d’hiver, mais après les Saturnales, donc le 25 décembre (date d’ailleurs retenue à l’époque pour le solstice, avant qu’elle ne soit rapportée au 21 décembre). Le culte du soleil n’est pas nouveau : s’il est logiquement omniprésent dans toutes les civilisations depuis la nuit des temps, il est renforcé depuis quelques décennies par l’aussi excentrique qu’éphémère empereur Héliogabale.

    Ce n’est – probablement – qu’à la fin du règne de Constantin, en 336, alors que ce dernier a instauré le christianisme comme religion d’État, que les chrétiens commencent à fêter la naissance du Christ à cette date, d’abord à Rome, probablement plus par souci de substituer les fêtes chrétiennes aux fêtes païennes sans donner l’impression de supprimer ces dernières… Ce syncrétisme sera corroboré par saint Augustin lui-même quelques années plus tard (et encore un peu plus tard par le pape Léon Ier) : « Que ce jour, mes frères, soit donc pour nous un jour solennel ; célébrons-le, non pas comme les infidèles, en considération du soleil, mais en considération de celui qui a créé le soleil même » (Sermon 190).

    Quoi qu’il en soit, aucune source crédible ne permet d’authentifier avec certitude la naissance de Jésus au 25 décembre, excepté l’éventuelle mention d’un baptême en janvier (source néanmoins hypothétique).

    Les ressemblances entre les Saturnales et le Noël que nous connaissons sont néanmoins légion : festivités, cadeaux, décoration de la maison (déjà avec du gui, du houx…), etc. Mais une différence est notable : les Saturnales sont des fêtes « collectives » tandis que notre Noël d’aujourd’hui est une fête avant tout familiale.

    Plusieurs antonomases successives

    Un adjectif devenu nom commun, mais pas toujours précédé d’un déterminant

    Si toutefois Noël vient bien du natalis dies latin, le mot « Noël » serait donc issu d’un adjectif (natalis) substantivé, donc la particularité serait d’avoir été affublé d’une majuscule (d’excellence, ce qui s’entend), mais aussi, plus étonnamment, de se passer de déterminant. De tels exemples dans la langue française sont plutôt rares ; en règle générale, quand le nom s’emploie sans déterminant et avec majuscule, c’est qu’il s’agit d’un nom propre !

    L’absence d’article (appelée aussi article zéro) est fréquent, mais fait plutôt suite à une préposition (« à cheval », « en été », « pour cause de maladie »), une conjonction (« voleur ou assassin », « ni homme ni femme », « comme médecin »), avec des constructions verbales (« se tromper de jour », « accuser de meurtre », « avoir faim », « être source de », « faire peur », « porter secours »…) ou encore des expressions ou des mots composés (une lampe « de bureau », une chaise « de jardin »), des énumérations (« chats, chiens et cochons »…), devant des noms de profession (il est « garagiste »), et dans des fonctions particulières, comme l’apposition (X, « artiste engagé »). Or, Noël ne rentre ici dans aucune de ces catégories… tout en restant un nom commun ! Ainsi l’article ne lui est accolé que lorsque le nom est qualifié : « un joyeux Noël », « un Noël enneigé »… Mais sans article la plupart du temps : « à Noël », « pour Noël », « Joyeux Noël », « Noël approche »…

    Quant à la majuscule, doit-on y voir une référence au sacré, à l’unique, au respectable ? Certainement. Le caractère unique (et ici sacré) légitime ici la majuscule. Nous retrouvons cette logique dans des mots comme « armistice », qui prend une majuscule pour évoquer celui du 11 novembre, le premier que nous « fêtons », au calendrier).

    À ce titre, « Noël » prend bien un s au pluriel, quand bien même sa majuscule pourrait nous induire en erreur, au titre que ce serait un nom propre. Non, il s’agit bien d’un nom commun ; nous écrirons donc « les Noëls de mon enfance »…

    Noël rejoint en ce sens la liste des mots qui, noms propres, sont ensuite utilisés comme noms communs mais conservent leur majuscule, tout en prenant la marque du pluriel. Ainsi en est-il de certaines antonomases, employées comme métaphores : « Ces enfants sont des Mozarts des échecs » ou « Ces boîtes de nuit sont de véritables Babylones. » Néanmoins, quand il s’agit de métonymies, ces dernières restent invariables : je possède donc « un Picasso et deux Matisse ».

    Un nom commun devenu nom propre

    Ce nom de « Noël » (l’adjectif substantivé si l’on accepte l’origine latine) va devenir à son tour un nom propre : un prénom, et même patronyme.

    Apparu en français au XIIème siècle, « Noël » est un prénom immédiatement popularisé : c’est ainsi celui d’un chartreux de cette époque devenu évêque de Grenoble (mais dont l’élection a ensuite été invalidée).

    Aujourd’hui encore, les Nedelec sont légion en Bretagne, comme les Nadal en Espagne, jusque sur le cours central de Roland-Garros… Si la neige est plus représentative de Noël que la terre battue, citons alors Clément Noël, champion olympique de slalom aux Jeux de Pékin en 2022…

    Bien que le mot « Noël » accompagné d’un déterminant soit, sans contestation possible et malgré la majuscule, un nom commun et non un nom propre, il est néanmoins intéressant de s’intéresser au cas des noms propres précédés d’un article.

    Cet article, dit de notoriété (surtout pour les rois de France : « le Pieux », « le Débonnaire », « le Bref », etc.), ou à l’inverse péjoratif (« la du Barry », « la Pompadour »), est courant chez les artistes italiens : le Caravage, le Tintoret, etc. Il sera popularisé notamment dans le domaine musical, particulièrement chez les cantatrices, toujours avec cette nuance péjorative (« la Castafiore »…) ou de notoriété (« la Callas », qui était grecque…). Quant aux artistes de cabaret : l’article accompagnait le plus souvent un adjectif substantivé : Valentin « le Désossé », « la Goulue ».

    Enfin, concernant l’article précédant un toponyme, il prend logiquement une majuscule : Le Cap, La Baule, La Rochelle. Là encore, la présence du déterminant s’explique par le fait que ces toponymes soient à l’origine des noms communs (la « bôle », qui donnera La Baule, désignait en breton un rivage marécageux ; la rupelle, qui donnera La Rochelle, est le nom d’une petite roche, ou petit promontoire rocheux ; et Le Cap tient bien entendu son nom du « cap » : avancée de terre dans la mer…).

    Un nom propre redevenu nom commun

    Chose plus rare, « Noël », après avoir fait l’objet d’une antonomase en passant de nom commun à nom propre, est à nouveau redevenu nom commun, et ce dans deux sens différents. On parle ainsi d’un « noël » chanté pour qualifier un cantique qui célèbre la Nativité (« chanter un noël saintongeais »), ainsi que toute chanson populaire inspirée par la fête de Noël. Par métonymie, « noël » peut également qualifier l’air sur lequel sont chantés ces cantiques. 

    De même, de façon plus familière, voire populaire, le « noël » peut représenter le cadeau offert à l’occasion de la fête de Noël : « Cet enfant a été ravi de son petit noël ».

    Masculin ou féminin : une confusion des genres logique…

    Ainsi, le nom commun Noël est bien masculin : « Le Noël de cette année-là fut plutôt la fête de l’enfer que celle de l’Évangile » (Albert Camus, La Peste). Rien d’étonnant à cela, puisque les jours sont « masculinisés » (le mot dies étant lui-même masculin) : « le » 11 novembre, ou encore « le » 14 juillet (notons l’usage de la majuscule lorsque l’expression désigne la fête, et non la date : le 11 Novembre, le 14 Juillet).

    Mais, par ellipse, il peut devenir féminin : la (fête de) Noël. « Mes amis, voici la Noël qui arrive » (Henri Bosco, Le Jardin d’Hyacinthe). Ainsi dira-t-on « la (fête de la) Saint-Patrick », « la Saint-Jean ».

    Il n’est donc pas étonnant que l’on dise « le » jour de Noël, ou plus sobrement « Noël », mais aussi « à la Noël ».

    En français, de nombreux mots sont épicènes, mais quasiment tout le temps pour exprimer une fonction ou une profession qui peut être exercée par un homme ou par une femme : élève, fonctionnaire, diplomate, guide, juriste, maire, membre, etc.   « Noël » est à ce titre une exception.

    Conclusion

    Le mot « Noël » a donc subi au cours des siècles une évolution que peu de mots de la langue française ont connue, pour finalement présenter cette particularité d’être aujourd’hui aussi bien un nom commun qu’un nom propre, employé avec ou sans déterminant, et masculin ou féminin.

    Cette évolution peut être rapprochée de celles d’« Auguste » et « César », deux mots latins aux destinées similaires : l’adjectif augustus (vénérable, solennel, majestueux, divin) devenant le cognomen Auguste, et celui de caesar (celui qui coupe, tranche) devenant Cesar, subissant ensuite une mutation d’antonomase du nom propre toujours en nom propre (si l’on considère le passage du prénom en patronyme, comme celui de César en César, et d’Auguste en Auguste), pour enfin redevenir des noms communs : « un auguste » (clown blanc) et (recevoir) « un césar ».

    Dans un domaine plus religieux, il en va de même pour Marie Madeleine : l’adjectif « de Magdala » (ville de Galilée, sur les bords du lac de Tibériade), ou « magdaléenne », donnant son nom à Marie (la pécheresse, pas la Vierge…), plus tard appelée Madeleine. La sainte a donné ensuite son nom à l’église (à Paris) qui lui est consacrée et qu’on appelle « la » Madeleine (antonomase du nom propre en nom propre). Le biscuit est une nouvelle antonomase, du prénom de la pâtissière qui l’inventa (Madeleine Paulmier) en 1755. La « madeleine de Proust » (qui, dans les premiers manuscrits de Proust, était d’abord du pain grillé, puis une biscotte) est même devenue une métaphore…

    C’est la magie sémantique de Noël…

    H.B.

    Paysage enneigé et boules de Noël rouges
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