Festival de Cannes : une Gerbe d’or pour l’ensemble de la profession…

Si l’on devait lister instinctivement les mots qui évoquent le Festival de Cannes, nous pourrions certainement énoncer : tapis rouge, strass et paillettes, starlettes, glamour, people, feux de la rampe, dress code, jury, palme d’or, smoking et nœud papillon, tenue de soirée et talons aiguilles…

Mais aussi : entre-soi, entregent, ego, vanité… (pour rester mesuré). 

Bref, un festival conçu par et pour le star-system, autour d’une pléiade de symboles qui servent hypocritement sa cause…

Car, avant même de parler de cinéma et de la projection de films au demeurant intéressants, le Festival de Cannes, c’est d’abord un tapis rouge sur une Croisette bordée de palmiers… Et, à Cannes, tout est emblèmes et symboles : la croix, la palme, le rouge…

La Croisette, le tapis rouge et la palme, symboles du Festival.

La « Croisette » tiendrait son nom d’une « petite croix » (crouseto en provençal), érigée à l’extrémité du cap qui borde la ville (la croix, symbole religieux par excellence…) La « croisette » : voilà bien la seule chose de « petit », de modeste et d’humble… au milieu de ce festival de la démesure, aux portes de l’hybris chère aux Anciens.

Le tapis rouge est, quant à lui, le signe très ostentatoire du pouvoir, des honneurs, de la célébrité… On le trouve déjà dans le théâtre d’Eschyle au Ve siècle av. J.-C., quand le dramaturge mettait en scène Clytemnestre le déroulant pour Agamemnon de retour de la guerre de Troie. Quant au rouge, c’est le fameux pourpre de l’Antiquité, symbole également de pouvoir et de luxe. La production de cette teinture à base de murex, un gastéropode présent – ironie du sort – sur la Côte d’Azur à l’époque romaine, était si compliquée et coûteuse que seule une élite pouvait en faire commerce et s’en servir. Par la suite, les sommités religieuses ne se firent pas prier pour l’utiliser comme symbole d’autorité (pourpre cardinalice).

Enfin, si la palme (dans l’acception « branche de palmier ») est l’emblème de la ville – pour des raisons légendaires qui remontent au Ve siècle ap. J.-C., quand saint Honnorat aurait échappé à la montée des eaux en se réfugiant en haut d’un palmier – elle rappelle également ces rameaux synonymes de triomphe dans l’Antiquité.

Étymologiquement, la « palme » vient du latin palma, qui signifie (et a donné) la paume de la main, et plus simplement la main, avec tous les dérivés facilement identifiables (palmipède, jeu de paume…), puis par extension la branche de l’arbre. Dans l’Antiquité on remettait ainsi une palme (laurier, palmier), comme symbole de récompense, à toutes sortes de vainqueurs : militaires, sportifs, politiques … Ces palmes étaient également étalées sur le sol sous les pas du vainqueur (un « tapis rouge » végétal, en somme…). Les palmes académiques en sont une survivance, ainsi que la feuille de chêne, que l’on retrouve sur les décorations de nombreuses armées dans le monde (notamment sur les képis de généraux français).

Ironie de l’histoire, pour ces stars qui reproduisent en réunion – et pour leur seule gloire – les fastes des triomphes à la romaine, il est amusément paradoxal de penser que la bataille de Cannes (simple homonyme, il s’agit là d’une ville en Apulie, dans le Sud-Est de l’Italie) est l’une des pires défaites des Romains, écrasés par les Carthaginois d’Hannibal en 216 av. J.-C. 

Le symbole, objet d’identification (re-connaissance) et de distinction (reconnaissance), aussi utile que futile...

Il n’est pas étonnant que ces symboles antiques perdurent : le symbole est étroitement lié à la tradition, il la nourrit et s’en nourrit, devenant in fine un outil d’émulation sociale (dans le sens négatif du terme) que l’on peut légitimement détester…

L’étymologie et l’histoire nous apportent des enseignements intéressants sur la nature d’un symbole…

Ce mot vient du grec σύμβολον, littéralement « lancer avec », donc « réunir ». Le σύμ βολον est ainsi l’antonyme de διά βολος, qui a donné « diable ». Ainsi, le diable est ce qui sépare, qui désunit, tandis que le symbole est ce qui réunit. Le symbole est une sorte de trait d’union qui renforce les liens entre les personnes d’une même corporation. La franc-maçonnerie en est d’ailleurs une utilisatrice compulsive…

Les hommes auraient-ils donc besoin de symboles pour se rassembler autour d’une idée, d’un concept, d’une cause ?  Éventuellement, mais le biais cognitif n’est pas loin…

Plus concrètement – chez les Grecs anciens – le σύμβολον était un objet (le plus souvent un tesson de poterie) coupé en deux, et dont chacune des personnes contractant un accord gardait une moitié. La présentation de la partie complémentaire permettait ainsi d’identifier (« re-connaître ») le bon interlocuteur.

Logiquement, l’évolution du mot « symbole » dans un sens plus allégorique ressemble fort à cette même évolution du mot « reconnaissance » qui, tout en gardant le sens d’ « identification », prit plus tard celui de « gratification », que l’on peut témoigner ou décerner, en récompense d’un certain mérite. Et qui est le plus à même d’évaluer ce mérite ? Les pairs, assurément… Mais si ces derniers sont effectivement légitimes pour juger d’un mérite, le risque est grand de tomber dans un entre-soi malaisant. Bien des corporations n’en ont même pas conscience, ou plutôt s’en accommodent avec délectation.

Dès lors que l’homme se mit en quête de matérialiser une reconnaissance publique, probablement pour lui apporter davantage de crédit, il se servit des symboles : du bon point ou des images de notre enfance aux médailles des militaires en passant par les palmes académiques. Et, bien entendu, dans le milieu artistique : les César, les molières, les palmes d’or, Ours d’or, Lion d’or, etc. Sans compter les Golden Globes, les Victoires de la musique, les Ballons d’or, etc. Chaque milieu se délecte ainsi de s’autorécompenser à l’occasion de cérémonies dont le dénominateur commun reste un entre-soi dérangeant, et la finalité cachée de flatter l’un des plus vils apects de l’âme : l’ego.

Car quel besoin d’étaler cette mégalomanie maladive ? Certaines récompenses, comme les prix littéraires, se satisfont de l’ambiance feutrée et intimiste d’un restaurant parisien, et il n’est nul besoin aux nommés (et pas les « nominés » comme il est trop souvent écrit) d’aller se montrer en spectacle et répondre à des interviews stupides.

Il est d’ailleurs surprenant que ces « artistes », prompts par essence à ruer dans les brancards de la conformité, se plient d’aussi bonne grâce au conformisme du dress code, du cérémonial de la montée des marches, du discours, et de toutes ces bassesses ridicules. Si mettre à l’honneur un art majeur est une idée louable, ces cérémonies à leur propre gloire restent d’une utilité discutable.

Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, le septième art s’autocongratule donc lors de cérémonies qui ressemblent à des séances d’onanisme collectif plutôt malaisantes. Certes, il n’est pas le seul, ce qui ne l’excuse pas pour autant.

Car, en termes de symboles futiles et d’entre-soi nauséabond, les militaires décrochent une palme que personne n’ira leur contester alors que, pourtant, à la différence d’artistes ou de comédiens, ils ne font preuve d’aucun talent qui viendrait légitimer ces récompenses. Les militaires, maîtres dans l’art de pratiquer le biais cognitif, maîtrisent à la perfection l’art de s’approprier des valeurs (honneur, respect, fidélité, etc.) dans le seul but de s’attribuer une grandeur illusoire et usurpée, et que bien des civils illustreront beaucoup mieux, la forfanterie en moins et la modestie en plus.  Imposées dans un cadre militaire, l’obéissance, la fidélité ou encore la droiture ne sont que bêtise et stupidité. Les mafieux aussi se définissent comme des hommes d’honneur, fidèles à leur clan, à leurs promesses… Ces détournements intellectuels ne servent qu’à instaurer une autorité contestable par l’acceptation inconsciente d’une obéissance aveugle. Ne reconnaissons néanmoins pas à la soldatesque un niveau d’excellence en psychologie humaine :  ils ne font que reproduire ce qu’on leur inculque depuis toujours, par un processus de répétition abrutissante, et un mimétisme stupide intrinsèquement constitutif de leur statut… Seuls les plus naïfs se laissent prendre à leur accorder ce qu’ils attendent sans le mériter : reconnaissance et admiration, là où ils ne méritent que mépris et dégoût.

Les militaires ont bien compris que le symbole nourrit l’ego, renforce l’entre-soi, et facilité la hiérarchisation d’un respect qui n’est que le bras armé d’un autoritarisme aveugle. Rares sont les professions qui en usent autant qu’eux : fourragères, médailles, citations, drapeaux, fanions, blasons, écussons, etc. Autant de symboles de fiertés malsaines et d’une puérilité confondante. On en rirait presque si, à défaut d’être seulement puérils, ils n’étaient pas aussi toxiques…

Mais, là où le récipiendaire d’une récompense, militaire ou politique, garde généralement le silence, celui d’une palme d’or, d’un molière ou d’un César se fend toujours d’un discours dont tout le monde se passerait volontiers, à l’exception des collègues qu’il ne manquera pas de congratuler en retour, dans un bel étalage d’émotion feinte ou d’émotivité enfantine, de burlesque raté ou de bouffonnerie bien réelle, de pitoyable et de dérangeant.

L’exercice n’est pas anodin : le lauréat va remercier d’avoir été remercié, être reconnaissant d’avoir été reconnu. La boucle est bouclée, l’entre-soi sort toujours vainqueur de ce cercle pseudo-vertueux. Une pique destinée à un tiers étranger à la profession sera souvent bienvenue (un politique de préférence, un acteur majeur du monde capitaliste au besoin, une « injustice sociale » facile à dénoncer…), et fort utile pour faire étalage d’une bonne conscience qui ébahira les naïfs, tout cela sans aucun risque pour sa petite carrière, l’ensemble de la profession présente ne manquant pas de l’applaudir. Cette année, c’est bien entendu la réforme des retraites qui s’est invitée comme un cheveu sur la soupe dans le discours d’une récipiendaire à qui personne n’a jamais demandé son avis sur des questions politiques…  Ce terrible ego fait malheureusement croire à celui qui en est un peu trop pourvu qu’il est légitime à s’exprimer sur tous les sujets.

Dans ce petit monde déconnecté, point de logique orthographique...

Pour en revenir à des considérations plus orthographiques, notons que certaines écritures interpellent : pourquoi entre-soi mais entregent (qui s’écrivait entre-gent jusqu’au XIVe siècle) ? Peut-être l’Académie a-t-elle considéré que le trait d’union « symbolisait » bien cette « mise en relation » entre gens du métier… Et pourquoi « ego » et non « égo », le mot étant largement lexicalisé… ?

Il n’y a dans tout cela aucune logique que nous pourrions ériger en règle, ni aucune règle à suivre pour trouver un sens à une orthographe bien compliquée.

Enfin, quid des majuscules et de la marque du pluriel dans les dénominations de récompenses comme les Oscar, César et autres Molières ? Une palme d’or ou une Palme d’or?

Certains dictionnaires parlent d’un « molière » (sans majuscule), et de plusieurs « molières » (avec la marque du pluriel). Bien évidemment, la profession s’adjuge le plus souvent une majuscule fort opportune, tandis que les antonomases les perdent. Les trophées étant de véritables objets, et pas seulement des symboles, la minuscule devrait s’imposer… Le sculpteur César Baldaccini – à qui l’on doit la statuette des César – se serait prononcé pour la majuscule lorsque l’on parle du trophée dont il est le sculpteur… Il convient d’ailleurs de conserver le terme invariable, et donc de parler de la Nuit des César, mais de la Nuit des molières…

Supprimer ces cérémonies futiles et dérangeantes résoudrait en somme bien des tracas linguistiques…

Une presse locale aussi insipide que servile

Et que dire des meutes de paparazzis, photographes et autres journalistes, prêts à la bagarre pour une photo sans intérêt ou un article insipide ?

Le quotidien régional Nice-Matin sert la soupe à tout ce petit monde de Bisounours avec une fidélité de bon toutou : ce journal à l’encre incolore et inodore, fidèle à sa ligne éditoriale lisse et sans saveur, se satisfait tous les ans de factuel et de consensuel, sans jamais oser la critique négative. Tout le monde est beau, tout le monde est gentil, dans le meilleur des mondes. Pour l’analyse cinématographique, mieux vaudra se la faire soi-même dans les salles obscures.  

Ainsi, à l’heure de la moisson des récompenses, la gerbe semble un symbole plus approprié que la palme. La gerbe présente en effet cet avantage indéniable sur la palme d’être polysémique : elle peut être végétale ou gastrique, symbole des moissons ou de dégoût, alors profitons de l’ambiguïté pour lui donner le sens qui nous plaira. Du deuxième s’exhale toutefois un arrière-goût qui ressemble fort à celui du Festival de Cannes.  

H.B.

Palme d'or Festival de Cannes
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