Les hommages posthumes sur les réseaux sociaux

Comme chaque année, le mois de janvier a apporté avec la nouvelle année son traditionnel cortège d’hypocrisies : l’exercice formaté, convenu et répétitif de la formulation des vœux (avec cette dictatoriale injonction au « bonheur », à l’amour ou à la fortune, « et surtout la santé », et gnagnagna et gnagnagna…) ; sa promotion snobinarde de la Légion d’horreur honneur, avec son absurde et artificielle parité hommes-femmes ; mais aussi, avec la disparition d’un certain nombre de célébrités pour la majorité « en fin de parcours », son lot d’hommages tout aussi tartuffards.

C’est ainsi depuis toujours, pour le chauffage comme pour la mise en bière ou la crémation : l’hiver sent le sapin, ou, pour les plus à l’aise, le chêne, plus onéreux mais moins résineux. Pour bien des personnes âgées, passer l’hiver est un challenge, et certains s’y sont cassé les dents et à l’occasion leur pipe. C’est que « le vieux » n’aime que l’intersaison. En hiver, il est particulièrement vulnérable aux températures basses, pour une multitude de raisons physiologiques, et la chaleur de l’été le fait suffoquer, parfois pour de bon. Cette année, ils sont encore nombreux à avoir tiré leur révérence : Maïté, Jean-Luc Petitrenaud, Jean-Marie Le Pen, Claude Allègre, Paul-Loup Sulitzer, Bertrand Blier, Jean-François Kahn et, « à l’international », Jimmy Carter, David Lodge, Marianne Faithfull, David Lynch… Même la supercentenaire japonaise Tomiko Itooka, doyenne de l’humanité, « s’en est allée » le 29 décembre à 116 ans, tandis qu’en France, Geneviève Callerot, ancienne résistante, a fini par rendre les armes à 108 ans, le 16 janvier.

C’est malheureusement le moment que choisissent d’autres célébrités pour se manifester, généralement sur les réseaux sociaux, le plus souvent avec une maladresse révélatrice d’un ego démesuré dont l’unique obsession est de marquer sa présence dans l’espace public, par tous les moyens. La tâche est d’autant plus aisée que le disparu n’est pas plus là pour réagir à un hommage souvent exagéré qu’il n’aurait d’ailleurs probablement pas renié. L’exercice est d’autant plus apprécié qu’il ne présente aucun risque, nos sociétés ayant toujours accordé une place particulière aux hommages rendus aux disparus. Il est en effet d’usage qu’un décès suscite spontanément, par tacite consensus, le respect d’une période de recueillement durant laquelle chacun exprime, avec plus ou moins d’emphase, son attachement, sa sympathie, son admiration, voire son amour, quoique parfois avec hypocrisie, pour celui qui nous a quittés. Car, paradoxalement, c’est souvent au moment où nous quittons ce monde que nous sommes perçus sous notre meilleur jour, tant par nos proches que par nos connaissances plus lointaines. Dans son roman La Rêveuse d’Ostende, Éric-Emmanuel Schmitt parle ainsi joliment de « consécration du trépas ».

Mais, si ce genre d’hommage est compréhensible, le canal médiatique par lequel il est fréquemment diffusé, le plus souvent un réseau social, l’est beaucoup moins. En effet, sur ces réseaux, les hommages personnels deviennent instantanément publics, brouillant la ligne entre l’intime et le collectif. Ces mêmes réseaux sociaux deviennent ainsi un espace de deuil collectif, plus souvent pour le pire que pour le meilleur.

Le « panégyrique » grec et la « laudatio » romaine

Dans l’Antiquité gréco-romaine, les pratiques funéraires variaient : chez les Grecs, le discours funèbre, appelé epitaphios logos, se tenait en public, tandis que, chez les Romains, la laudatio revêtait un caractère intime et privé, uniquement familial.

Chez les premiers, et notamment à Athènes au siècle d’or, le discours funèbre avait une portée publique et politique : c’était un hommage collectif, rendu par un orateur désigné par la cité, aux soldats morts au combat pour la patrie. Son but était de célébrer le sacrifice des citoyens pour la communauté et d’exalter les valeurs civiques. Cet éloge était prononcé à l’occasion de fêtes appelées panégyries (de pan, « tout », et aguris, « foule », qui donna aussi l’« agora », la place où les gens se rassemblaient), qui donnèrent ainsi à l’éloge funèbre qui y était associé le nom de panégyrique (πανηγυρικός, « éloge public prononcé dans une fête nationale ». Ce mot sera repris par les Romains (panegyricus), mais pour faire l’éloge d’un puissant (vivant, cette fois…). Cet hommage avait lieu une fois par an, lors d’une cérémonie publique organisée par l’État au cimetière du Céramique. En ce sens, il rejoint ce que nous appelons aujourd’hui une commémoration, et particulièrement celle du 8 Mai ou du 11 Novembre.

L’exemple le plus célèbre est l’oraison funèbre de Périclès, rapportée par Thucydide. Il s’agit d’un discours du stratège Périclès pour rendre hommage aux morts de la guerre du Péloponnèse. Dans le texte de Thucydide, l’entrée en matière de Périclès est un bijou de psychologie :

« Les louanges adressées à d'autres ne sont supportables que dans la mesure où l'on s'estime soi-même susceptible d'accomplir les mêmes actions. Ce qui nous dépasse excite l'envie et en outre la méfiance. Mais puisque nos ancêtres ont jugé excellente cette coutume, je dois, moi aussi, m'y soumettre et tâcher de satisfaire de mon mieux au désir et au sentiment de chacun de vous. » (La Guerre du Péloponnèse, livre II, chapitre XXXV)

Il est difficile de savoir si Thucydide rapporte fidèlement les propos de Périclès, ou s’il les a « modifiés », de même qu’il est impossible de savoir si cette oraison a été écrite par Périclès lui-même (peut-être l’a-t-elle été par sa compagne, l’étonnante Aspasie ?). Néanmoins, l’on peut considérer qu’ils s’approchent de la réalité, puisque Thucydide, à la différence d’Hérodote, relate des faits dont il a été témoin, avec un souci de vérité qui fait parfois défaut chez ce dernier).

Oraison funèbre de Périclès, tableau de Philipp Foltz
Oraison funèbre de Périclès, tableau de Philipp Foltz

Chez les Romains, en revanche, la laudatio était un éloge individuel déclamé lors des funérailles d’un personnage illustre ou d’une famille noble. Elle était prononcée dans un cadre privé et familial et faisait partie intégrante du culte des ancêtres (les dieux Mânes, associés aux défunts), et elle avait lieu lors de la cérémonie funéraire, lorsque le corps était exposé sur un lit (lectus funebris), avant la crémation. Son but était de commémorer les vertus, les exploits et les mérites du défunt, et d’inciter les jeunes à suivre l’exemple des ancêtres en perpétuant la mémoire et les valeurs de la gens (la famille élargie). Elle était prononcée par un proche parent masculin, généralement le fils aîné. Son style était généralement sobre et suivait les tendances oratoires de l’époque, bien qu’il fût considéré parfois comme monotone.

La laudatio funéraire romaine connut néanmoins une évolution significative au fil du temps, tant dans sa forme que dans sa fonction. Elle évolua d’un discours funéraire privé à caractère moral vers un panégyrique public à visée politique, reflétant les transformations de la société romaine de la République à l’Empire.

Sous l’Empire, en effet, les Romains réutilisèrent le mot grec πανηγυρικός (« panégyrique »), en le latinisant (panegyricus), pour qualifier l’éloge visant à glorifier le prince (l’empereur) et sa famille lors de cérémonies publiques. Son rôle pédagogique et commémoratif s’est donc mué en un exercice de flatterie et d’éloquence déclamatoire au service du pouvoir impérial – une sorte d’outil de propagande et de rhétorique officielles.

Le panégyrique le plus célèbre est celui prononcé au Sénat par Pline le Jeune, dans lequel il remercie l’empereur Trajan de l’avoir nommé empereur…

« Quant à moi, je me ferai une étude d'accorder le ton de mes éloges à la généreuse modestie du prince ; et, sans oublier ce qui est dû à ses vertus, je considérerai ce que peuvent souffrir ses oreilles. Rare et glorieuse destinée d'un empereur, auquel son panégyriste redoute moins de paraître avare que prodigue de ses louanges ! Voilà l'unique souci, la seule difficulté que j'éprouve en ce jour ; car il est facile, pères conscrits, d'exprimer la reconnaissance, quand elle est méritée. Nommer la douceur, ne sera jamais, pour celui que je loue, un reproche d'orgueil ; l'économie, de luxe ; la clémence, de cruauté ; la libéralité, d'avarice ; la bonté, de malveillance ; la continence, de débauche ; l'activité, de paresse ; le courage, de lâcheté » (Panégyrique de Trajan, III).

L’éloge funèbre moderne : entre parler pour ne rien dire et exagérer

De nos jours, les « puissants » de ce monde se sentent tous l’obligation de commenter le décès d’une célébrité disparue, par communiqué de presse ou plus communément sur les réseaux sociaux. Malheureusement, ils (ou plutôt leurs « chargés de com ») se plient souvent à cet usage stupidement codifié alors même qu’ils n’ont rien à dire de pertinent à ce sujet. Ils rivalisent alors de banalité et de lieux communs d’une insipidité désolante.

Cet automne, à l’occasion de la mort de Michel Blanc, Emmanuel Macron a ainsi salué la mémoire d’un « monument du cinéma français ». Soit. Michel Barnier s’est fendu de son petit communiqué, qualifiant Michel Blanc de « formidable acteur qui nous a fait rire ». Certes. Quant à Rachida Dati, elle ainsi commenté sur X : « Michel Blanc nous a quittés. Ce matin la peine est immense, à la mesure de son talent […]. Le cinéma, le monde de la culture comme l’ensemble des Français ne l’oublieront pas. » Comme disait Voltaire : « On parle toujours mal quand on n’a rien à dire… »

Certains, entraînés dans des élans de sympathie soudaine pour le disparu, se sentent pousser les ailes de l’hyperbole. Ainsi, à la mort de l’artiste Ben, Christian Estrosi, le maire de Nice, s’est dit (dans une publication Facebook…) « bouleversé et inconsolable ». Rachida Dati, que le poste de ministre de la Culture « expose » particulièrement à l’éloge funèbre d’artistes talentueux, a écrit (bien évidemment sur les réseaux sociaux) : « Le monde de la culture perd une légende. » À l’occasion de la mort de Quincy Jones, Éric Brunet, sur RTL, au demeurant fort sympathique, s’est dit « dévasté ». Bon…

Au décès de Jean-Claude Gaudin, l’insipide et trop consensuel quotidien varois Var Matin rapportait que le maire heureusement déchu de Toulon, Hubert Falco, « en pleurs » (dixit Var Matin), s’est dit « anéanti » (dixit Falco) par la mort de son ami. Dans ces moments particuliers où exultent les superlatifs – habituellement dédaignés par les sages, soucieux de la justesse sémantique de leurs paroles –, les Varois, champions du monde dans l’exercice de l’exagération, s’en donnent à cœur joie. Réagissant au décès d’Alain Delon, Brigitte Bardot a ainsi affirmé que ce dernier laissait « un vide abyssal que rien ni personne ne pourra combler ». Quant à Rachida Dati, encore elle, elle a évoqué « un ami cher »… Partout, à la radio, les éloges ont plu sur cet égocentrique imbu de sa personne : « immense » (passe encore, comme acteur, quoique…), « extraordinaire », « délicieux », etc.

Plus surprenante est la réaction de parfaits inconnus (du grand public comme du défunt), ces « groupies » inconditionnels qui vivent par procuration. Ainsi, toujours au décès d’Alain Delon, une fan agrippée à la grille de sa propriété de Douchy était à deux doigts de s’immoler en public : « Le jour où il allait partir, ça serait une catastrophe » (sic). Il n’y a rien à voir et rien à faire, mais elle est venue de Haute-Savoie (pour ne même pas pouvoir assister à une cérémonie bien entendu intime) et elle est là…  La (petite) foule chante « Paroles, paroles »… Heureusement, quand le fiston Delon est sorti de la propriété pour venir à leur rencontre (…), une fan en pâmoison s’est exclamée : « Maintenant, je peux mourir. » Ouf ! Le journaliste en a perdu son éloquence, accumulant en quelques secondes les fautes de français pour affirmer sur un ton compassé : « Nous avons convenu… […]. Après qu’ils aient entonné… » Un grand moment journalistique…

Le douteux mélange de la sphère intime et de la sphère publique

Ainsi, les réseaux sociaux présentent cette perversité dérangeante de diluer les frontières, désormais très floues, entre les sphères de l’intime et du collectif, et l’on observe de plus en plus d’hommages publics intégrant des éléments personnels de la vie du défunt. Reprenons la réaction de Christian Estrosi à la mort de Ben : après s’être dit « bouleversé et inconsolable », il a ajouté, toujours sur Facebook : « Ils sont réunis avec son épouse dont il était inséparable. Je pense à sa fille Eva. » Voilà qui est subtilement grotesque : l’objet de sa communication n’est plus la mémoire de l’artiste mais les proches (auxquels il ferait mieux de s’adresser en privé), et lui-même (« je »). S’il pense à sa fille Eva, ce qui est louable, qu’il lui dise directement, mais pas dans un post sur un réseau social…

Car c’est là toute l’absurdité des réseaux sociaux : s’adresser à quelqu’un (et parfois même à un mort) en prenant à témoin tout le monde… Telle Marine Le Pen s’adressant à son père sur X : « Bon vent » ? Encore de la « com », typique d’un certain populisme…

Les sphères de l’intime et du collectif sont définitivement brouillées, mélangées, et deviennent indissociables, créant indéniablement un malaise. Les émotions et les expériences intimes sont alors utilisées pour attirer l’attention ou susciter des réactions, parfois à des fins de manipulation ou de profit, surtout chez les politiques. Ce qui mériterait d’être partagé dans un cadre de confiance et de proximité devient un spectacle ou une performance…

Mais la palme du tirage de couverture (sur le lit funéraire…) revient à Emmanuel Pierrat, à l’occasion de la mort de Bernard Pivot, en mai 2024. Sur sa page LinkedIn, l’on pouvait ainsi lire :

« Le monde littéraire et de la langue française est en deuil car Bernard Pivot nous a quittés cet après-midi.
J’avais eu le privilège de le rencontrer en 1986, ayant accompagné Pierre Boujut sur le plateau d’Apostrophes.
Je l’ai revu dans l’intimité ces dernières années jusqu’à ce que la maladie ne l’éloigne des agapes, en dînant chez ses filles, Agnès et Cécile (sans oublier Maud) que j’embrasse avec grande tristesse.

Trinquer à table autour d’une bouteille de vin, avec celui qui en avait écrit le Dictionnaire amoureux, m’avait enchanté.

Je l’avais aussi interrogé chez lui en 2003 à l’occasion d’un rapport ministériel sur la place de la culture à la télévision auquel je participais. Il incarnait à lui seul cette époque à présent presque totalement révolue.

Il m’a avait aussi fait l’honneur, en 2018, de me consacrer un élégant article dans le Journal du dimanche.

Cet homme intelligent, tendre et espiègle m’aurait presque fait aimer le football…

Vous avez été plus qu’un passeur, Cher Bernard dont nous regarderons toujours avec plaisir et grande nostalgie les émissions d’anthologie. »

Dans cet « hommage » très particulier, pourtant (et heureusement) assez court, Emmanuel Pierrat utilise neuf fois le pronom personnel « je » ou le possessif « moi », détournant ainsi un (pseudo) hommage à un disparu pour parler de lui-même… De plus, à l’instar de Christian Estrosi avec Ben, Emmanuel Pierrat envoie un petit message, intime, à l’intention des filles de Bernard Pivot. Encore une fois, ce mélange des genres (sur un réseau social, forcément) interroge. Et gêne.

Quant au prétentieux « Il m’avait aussi fait l’honneur, en 2018, de me consacrer un élégant article » … : c’est le pompon du pédantisme, la cerise sur le gâteau de l’outrecuidance, le comble de la vanité. Si quelqu’un d’exceptionnel vous rend hommage, c’est forcément que vous n’en êtes pas moins exceptionnel… Un semblant d’humilité pour se valoriser. L’exercice est connu et vieux comme le monde, au point qu’il ne peut être utilisé que par un fat qui prend les autres pour ce qu’il est lui-même : un imbécile.

Mais personne n’est dupe de ce monsieur Pierrat (abandonnons l’absurde qualificatif de « maître », ayant les courbettes, les symboles et les avocats en horreur). Ce biais cognitif est d’une grossièreté telle qu’elle le ridiculise plus qu’elle ne le sert. Si Bernard Pivot avait effectivement été l’objet de son hommage, une discrétion de sa part aurait porté les pensées de son lecteur vers le défunt, et non vers son auguste personne.

Dans la même veine, Arielle Dombasle – l’épouse de BHL, encore un grand-maître en ridicule et en fatuité – s’en est donné à cœur joie, toujours à l’occasion du décès d’Alain Delon, en affirmant d’une voix empruntée : « Delon avait une grande admiration pour Bernard-Henri… » Que celui qui se prend pour un dieu vivant éprouve lui-même une grande « admiration » pour son chéri… Voilà le même biais cognitif, tellement gros qu’il en devient risible.

Étrange époque que la nôtre, dans laquelle l’hyperconnexion rend surtout hyper con. Bref, beaucoup de bruit pour rien, là où un simple « RIP » aurait suffi…

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