Encierro à Saint-Rémy-de-Provence : noblesse animale et fourberie humaine…
Ce dimanche après-midi, 16 février 2025, la petite ville de Saint-Rémy-de-Provence n’offre pas l’ébullition touristique qu’on lui connaît en été, et c’est heureux. Alors, les musées déjà arpentés, l’« asile » de Van Gogh visité et revisité (mais comment s’en lasser ?), et, surtout, une nouvelle fois effectué l’incontournable visite – le mot « pèlerinage » serait plus approprié – au site antique de Glanum, il ne reste plus qu’à flâner dans le centre-ville. Ah, Glanum… ! Le « Pompéi provençal », comme le surnomment parfois les locaux, avec une toute petite pointe de vérité mais surtout une sacrée dose d’exagération très « tartarinesque » (Tarascon n’est qu’à quelques kilomètres).
Mais flâner a ses limites, et Saint-Rémy-de-Provence est riche d’un patrimoine historique et culturel que sa position géographique « en Arles » ou « en Avignon » (?) suffit à expliquer. Nous n’allons pas flâner longtemps.
Saint-Rémy-de-Provence : « en Arles » ou « en Avignon » ?
Pour régler son sort à la préposition « en », qui confère à la locution une douceur agréable (le charme de la désuétude), notons que cette préposition tient du double héritage linguistique et historique. En effet, « à Arles » ou « à Avignon » impose à l’oreille un hiatus malheureux. L’occitan, et surtout le provençal, cher à Frédéric Mistral et aux Félibriges, a donc ajouté un n. De « an Arles » ou « an Avignon » à « en Arles » ou « en Avignon », il n’y a pas loin, la prononciation homophonique ayant favorisé la confusion. Enfin, Arles et surtout Avignon (du temps de la papauté du XIVème siècle) étant des territoires, « en » n’avait rien de choquant.
Ainsi, comme le dit l’excellent article de Sandrine Campese, la tournure « en » est « archaïque et régionale »… Tiens, comme les traditions… et comme la corrida et autres « amusements » bestiaux dont nous allons parler. Mais, si nombre de tournures linguistiques « tombées en désuétude » ont conservé le charme de l’ancien, on ne peut pas en dire autant de certaines traditions barbares.
Mais alors, Saint-Rémy-de-Provence se situant à égale distance d’Arles et d’Avignon (une bonne vingtaine de kilomètres), est-elle en Arles ou en Avignon ? La langue française comporte sa part d’émotionnel… : mes amours étant un tantinet plus littéraires qu’historiques, et Saint-Rémy étant coincé entre le Fontvieille de Daudet et le Maillane de Mistral, « en Arles » emporte ma préférence. De plus, je concède une faiblesse historique pour l’Arelate de l’Empire romain plutôt que pour la papauté avignonnaise. De même que la brûlante Mireille de Mistral m’inspire plus que la froide Avignonnaise Laure de Noves, muse désespérément platonique de Pétrarque… Enfin, étant accompagné pour l’occasion d’une amie arlésienne, Saint-Rémy sera donc ce jour pour moi définitivement « en Arles ».
Ainsi, passé le temps de la flânerie et du baguenaudage, au demeurant fort agréable, deux possibilités de distraction s’offrent à nous : une exposition de photographies sur Jackie Kennedy, dans le très chic Hôtel de Lagoy, et un « encierro », organisé avec les taureaux de la manade Conti, de Saint-Gilles, sur un parking aménagé pour l’occasion.
C’est quoi, un « encierro », à part une ignominie ?
L’« encierro » ne faisant pas partie de mon vocabulaire courant, un petit détour par le dictionnaire s’impose. Malheureusement, pas d’« encierro » ! Comprenant que ce mot cache une répugnante réalité de déchaînement bestial et hormonal sur un pauvre animal qui n’a rien demandé, il est après tout rassurant de constater qu’il n’a pas encore trouvé sa place dans les dictionnaires contemporains.
Car tout le monde conviendra qu’un mot absent du dictionnaire est assurément suspect, et qu’il mérite une garde à vue pour interrogatoire. L’envie est forte de le condamner sans autre forme de procès à la peine capitale, lui et tout l’abject qu’il véhicule, mais la démocratie sémantique y perdrait ce que le respect de la condition animale y gagnerait.
C’est qu’il ne faut pas non plus négliger les langues régionales, même si l’on est ici plus proche de l’espagnol que du catalan. Ainsi, dans la langue de Cervantès, encierro signifie « enfermement », « confinement » – terme qui a rencontré la notoriété en pleine période COVID…
Un encierro, c’est donc une tradition taurine populaire du sud de la France et d’Espagne. Contrairement aux corridas, ici, pas d’arène ni de mise à mort : l’événement se déroule dans un espace clos, souvent en plein cœur du village, où des jeunes – en quête de sensations, ou plutôt d’identité ? – s’amusent à provoquer le taureau en courant à ses côtés, le défiant par des esquives qui relèvent selon eux de courage et de témérité, mais plus objectivement de sadisme et d’arrogance. Ils recherchent l’adrénaline, le sensationnel et l’admiration d’un public pas plus éclairé, mais ils ne sont que pitoyables, ridicules et méprisables. Voilà pour la définition. Le mot est-il masculin ou féminin ? Masculin. C’est mieux, le féminin a déjà « la corrida », c’est suffisant, quoique surprenant. Comme le chante Renaud : « Un génocide, c’est masculin, comme un SS un torero » (Miss Maggie).
Alors, Jackie Kennedy, ou l’encierro ?
Aujourd’hui, il s’agit donc de choisir entre la frivolité d’une exposition photo vantée comme « extraordinaire » par la communication, consacrée à Jackie Kennedy, et la bêtise d’un encierro. C’est la peste ou le choléra. Pourtant, la curiosité possède une force assez puissante pour nous détourner de l’envie, aussi noble que savoureuse, de passer l’après-midi à partager quelques verres de blanc tout en refaisant le monde, ou de célébrer Vénus à l’occasion d’une sieste crapuleuse. Mais le mystère de l’inconnu, aussi déplaisant qu’il puisse paraître, recèle lui aussi une certaine forme de délectation : Vénus pourra bien attendre.
Pour mon amie arlésienne, fascinée par l’élégance intemporelle, le choix est vite fait : ce sera Jackie Kennedy – un hommage photographique à l’icône qui, d’après les avis, « mêle mystère et grâce ». Cette exposition ne m’inspirant qu’indifférence (qu’a-t-elle fait, Jackie Kennedy, à part être la « femme de » ?), et même dégoût et inappétence, j’opte pour l’encierro, quand bien même celui-ci ne m’inspire rien de plus positif. Le dégoût instinctif que m’inspire une telle manifestation aurait pu me détourner définitivement de ce genre de spectacle, mais il est aussi utile de connaître ce que l’on combat. J’ai donc décidé de prendre le taureau par les cornes et de faire l’expérience difficile mais tellement enrichissante de tenter de penser contre moi-même et mes a priori.
Car, avec tout le respect que je porte à Marc-Aurèle et à ses Pensées pour moi-même, qui frôlent le pléonasme, il me plaît de tenter de penser plutôt « contre moi-même », avec le risque d’en ressortir schizophrène, ou plus intelligent. La prise de risque est autrement plus courageuse que d’énerver un taureau : le danger est grand de se perdre, ou alors de se révéler. C’est l’expérience périlleusement funambulesque de la liberté, risquée mais jouissive. Mais je préfère le fil du funambule et son sentiment vertigineux de liberté aux rails monotones et abrutissants du train-train de la vie quotidienne d’une pensée aussi formatée qu’imposée.
L’entreprise n’est toutefois pas aussi dangereuse qu’elle y paraît : que je ressorte amoureux de la corrida, des traditions et de l’adrénaline masculine est aussi peu probable que Sandrine Rousseau devienne intelligente, Cyril Hanouna fréquentable ou Sébastien Delogu cultivé. Je m’y rends donc serein.
À mon amie arlésienne, donc, le luxe d’un hôtel particulier, à moi le parking aménagé et les baraques à frites. À elle le son tamisé des admirations discrètes, à moi le grondement des sabots et l’odeur de la poussière chaude. À elle le monde de la futilité et des vanités, à moi celui de la barbarie et de la cruauté. À elle le visage éphémère de la légende, à moi la fougue sauvage et abrutie des traditions. À elle la légèreté et les mondanités, à moi la « beauf attitude ». Il ne faudrait qu’un pas, que je me garderai de franchir, pour conclure précipitamment à la légitimité de ces persistants stéréotypes genrés qui relèveraient de clichés très primaires. L’idée de « sexes opposés » frôle l’absurde ; celle de « sexes complémentaires », en revanche, s’inscrit dans une perspective plus noble et réfléchie.
Saint-Rémy-de-Provence : deux mondes…
Car Saint-Rémy offre bien deux visages, à l’image de la Camargue, terre de contraste : chevaux blancs contre taureaux noirs, inondations du Rhône et des salins contre l’aridité des coussouls de la plaine de Crau, blancheur de Blanquette, la chèvre de Monsieur Seguin, dévorée par le méchant loup noir. Un vrai film en noir et blanc, à l’instar des photos d’époque – pas encore colorisées – représentant Frédéric Mistral et les Félibriges dans les fêtes de village du XIXème siècle. Il faudra Van Gogh pour apporter de la couleur aux ressentis exacerbés par la lumière crue d’un soleil impitoyable, celui-là même qui foudroie Mireille lors de sa fuite de la maison natale vers les Saintes-Maries-de-la-Mer. Trois mois après avoir quitté le soleil de Saint-Rémy, au cœur de l’été, Van Gogh se suicide : « Mon corps est à moi et je suis libre d’en faire ce que je veux. » Pour un artiste, la Provence est une terre de drame, aux amours souvent impossibles, contrariées, funestes et mortelles. Mais tellement intenses et tellement vrais.
Alors, aujourd’hui, Jackie Kennedy et l’encierro, c’est un peu La Belle et [ou] la Bête. C’est la grâce et la féminité de l’Arlésienne, d’autant plus charmante et charmeuse qu’elle n’est qu’évoquée, contre la bêtise de tous ces Tartarins de Tarascon.
À Saint-Rémy, ce contraste, c’est d’un côté les bobos chics de l’Hôtel de Lagoy, et son exposition « people » à 22 euros l’entrée, et de l’autre la populace bruyante de l’encierro, accessible pour 4 euros. Côté bobos, tout est « calme et volupté », mais surtout « luxe » : l’épicerie est « fine », l’hôtel est forcément « design & spa » (avec l’esperluette, plus chic que le banal « et »…), le restaurant est « gastronomique », les caves à vin sont « prestiges », l’immobilier, forcément « international », est « de standing », avec des prix invisibles (« nous consulter ») et l’enseigne porte un nom anglo-batave qui sonne Compagnie des Indes (britanniques ou hollandaise ?), tel « Von Peerc (real estate), villas d’exception »… Les boutiques du petit centre piéton sont plutôt « tout à 50 € » que « tout à 2 € ». Le client porte l’incontournable doudoune ultra légère qui doit coûter trois fois le prix de tous les vêtements que je porte, une montre qui doit valoir le prix de ma voiture, et possède une voiture qui doit coûter le prix de mon appartement et celui de ma voisine réunis. Pauvre de lui…
Côté Hôtel de Lagoy, c’est ambiance toasts au foie gras et flûte de champagne ; côté encierro, c’est bière Heineken et baraque à frites. C’est le parking payant pour les Porsche ou Merco, a minima Audi, de l’Hôtel de Lagoy, contre le parking de l’Intermarché squatté pour l’encierro. C’est le chien de race au pedigree recherché, genre Corgi ou Cavalier King Charles Spaniel, emmené partout, même au restaurant, contre le bâtard laissé dans la voiture.
Mais je m’égare. Je suis à un encierro, et nos amis canins et les enfants ne sont pas acceptés, malgré le mélange des genres que je ne manquerai pas d’observer, au point de me demander lequel du taureau ou de l’homme se comporte en véritable bête.
L’encierro, antichambre de la corrida et de la bêtise
Très vite, je comprends que l’encierro est à la corrida ce que le karting est à la formule 1 : une « antichambre » dédaignable où des jeunes en absence de devenir espèrent une reconnaissance artificielle que seuls leurs semblables pourront leur accorder. Mais, si elles sont sociologiquement intéressantes, ces « antichambres » sont ennuyeuses, comme les salles d’attente. Le mot « antichambre », déjà, est en lui-même déplaisant. Le préfixe « anti » indispose avant même de lire la suite. Je n’ai rien contre la chambre à coucher, bien au contraire, mais si la chambre est le lieu par excellence de l’amour, « anti » est un tue-l’amour… Humaniste dans l’âme, je lui préfère le mot de « vestibule », dont les labiales aux sonorités chantantes évoquent moins la froideur clinique que l’élan poétique. Ou, plus connoté encore, le terme de « boudoir », empreint d’un charme aussi envoûtant que le mystère des cernes après une nuit abandonnée aux plaisirs plutôt qu’au sommeil, et qui évoque à la fois le soin apporté au corps, le relâchement social, et l’échange de confidences souvent tues, murmurées à huis clos et scellées dans l’intimité des alcôves. Car le boudoir est à la chambre ce que le baiser est à l’amour : une préface, comme disait Maupassant, un préliminaire aphrodisiaque.
Le lâcher de taureaux
Sur le parking transformé pour l’occasion en arène, l’espace est délimité par des barrières aux barreaux suffisamment larges pour que l’agitateur puisse se faufiler et se mettre à l’abri, mais pas le taureau. Au milieu, une pyramide de bottes de paille, au sommet de laquelle trône déjà un mâle alpha plutôt bêta en mal d’identité.
Le premier taureau est lâché ; on l’a fait sortir d’une sorte de container où on a dû l’exciter. Il bave déjà. Spontanément, j’ai envie de l’encourager. Ma position est délicate : autant aller au Vélodrome avec un maillot du PSG… Intérieurement, je souhaite que le taureau mette un bon coup de corne dans les c… du minus habens qui l’excite : cela éviterait que celui-ci se reproduise et baisserait radicalement son niveau de testotérobêtise (néologisme, mais je n’ai pas les mots devant si pitoyable spectacle). Je ne vois pas de filles parmi ces lâches provocateurs. Tant mieux. Qu’elles gardent leurs appas (souvent considérés par ces mêmes testostérabrutis comme de vulgaires appâts), pour des activités plus nobles : l’allaitement, le plaisir des yeux ou l’amour, en vrac…
Dans l’arène, le contraste entre l’homme et la bête est saisissant. Le taureau se tient droit, imposant et majestueux, solidement campé sur ses quatre pattes, le corps musclé, comme taillé dans le roc, incarnation brute de la force et de la dignité. Son regard, droit et franc, traverse l’espace avec une intensité presque humaine, révélant une intelligence instinctive et une honnêteté sans artifice. Contrairement à l’humain, le taureau ne triche pas, il ne feint pas. Chacun de ses mouvements est empreint d’une puissance contenue : il charge droit, sans détour ni esquive, tête baissée. Chez l’homme la tête baissée indique la honte, chez le taureau la détermination. Sa prestance mérite le respect, que personne ne lui accorde.
Très vite, la fourberie humaine vient défier la noblesse animale. Un jeune, emporté par un excès de bravoure mal calculé, s’approche du taureau avec une assurance feinte, gesticulant maladroitement pour attirer son attention. Comme s’il pouvait l’impressionner… Ses mouvements, plus proches de la maladresse que de l’audace, trahissent une inexpérience criante : pitoyable pantomime ! Son regard, qui se veut provocateur, vacille dès que le taureau tourne ses yeux sombres et puissants vers lui. Face à la majesté de l’animal, sa silhouette paraît frêle, presque risible. Le taureau, imperturbable, le fixe d’un regard lourd de mépris, comme s’il évaluait la piètre qualité du spectacle qui s’offre à lui. En face, le jeune écervelé s’agite nerveusement, cherchant à impressionner la foule, mais son ridicule éclate lorsque le taureau, d’un simple pas en avant, le pousse à se réfugier lâchement derrière les barrières. Sa fanfaronnade se dissout dans l’écho des applaudissements et des interjections d’une affligeante carence sémantique.
Le DJ, qui parle la langue de Molière avec le raffinement d’une vache espagnole, n’a qu’une expression à la bouche : « Ils sont extraordinaires ! ». Les taureaux, oui, mais je crois qu’il parle des jeunes en mal d’exister… Parmi eux, Balou, le roitelet ridicule qui trône au sommet de la pyramide de paille, avec son survêtement floqué de son surnom, sa casquette orange fluo, son embonpoint et un vulgaire tee-shirt rouge à la main en guise de muleta. Il porte bien son surnom : un mélange de Ducobu, de Baloo, mais surtout de Ducon… De temps en temps, il descend de son piédestal provoquer le taureau, pour remonter aussitôt. Il symbolise à lui seul la jeunesse désœuvrée de Saint-Rémy, casquette à l’envers et regard vide, qui semble témoigner plus d’affection pour un scooter débridé que pour un taureau. Leurs exploits ridicules leur font gagner des canettes de bière (des Heineken, pas des Despe…).
Le DJ s’entête dans son rôle de coach : « Va chercher le taureau ! ». Car, plus sensé que les petits abrutis qui cherchent à l’exciter, le taureau attend, immobile et impassible. Lui seul est digne, malgré la bave : il reste immobile. Il pousse quelques beuglements : peut-être s’encourage-t-il ? Classe.
On remplace le taureau. Le deuxième est déchaîné et, tout de suite, un des provocateurs, parmi les plus âgés, se fait violemment surprendre. Après avoir joué les arrogants devant la bête, comme un gamin qui sonnerait aux portes et s’enfuirait avant de se faire attraper, il a tenté de se réfugier sur les ballots de paille, mais le taureau a fait preuve d’une agilité étonnante, escaladant derrière lui jusqu’à le culbuter. Il n’a même pas eu le temps de voir son propre postérieur passer au-dessus de sa tête, esquissant un salto bien involontaire dont il a du mal à se remettre. Sa pirouette a fait frémir l’assistance ; j’ai commencé à trouver le spectacle plaisant.
Pas assez rapide pour monter se réfugier dans la pyramide de ballots, Balou aussi s’est fait percuter l’arrière-train dans les bottes de paille. Mais, comble de la fatuité, il lève les index au ciel comme s’il avait marqué un but en finale de la Ligue des champions. Un sourire béat d’abruti biberonné à la bêtise et à l’arrogance éclaire son visage – seule expression d’un visage traversé par un regard aussi vide que le cerveau.
Le DJ s’époumone : « Vous êtes merveilleux, la jeunesse de saint Rémy. » Apparemment il accorde « merveilleux » avec le pronom personnel pluriel « vous ». Mais alors, quid de l’apposition « la jeunesse de Saint-Rémy », qui incite à penser que le « vous » est ici la marque d’un vouvoiement censé appeler le singulier, donc « merveilleuse » ? Le DJ s’en contrefiche certainement, et il n’est pas le seul, ici.
Le troisième taureau semble « en vouloir ». Comme je le comprends. Il veut certainement « s’en faire un » (idiotisme, qui, n’a rien à voir avec « idiot », quoiqu’ici…). Transcendé, le DJ hurle : « Allez Balou, il est pour toi. » On n’a pas revu le gars du salto, il a dû se faire bien mal. Partout, on descend des bières. Tant mieux, peut-être qu’alcoolisés ils seront plus vulnérables.
Un peu plus tard, le DJ semble entrer en transe : « Allez, les jeunes, allez chercher le bonheur vers le taureau. » (!) Chacun son bonheur… Le taureau trouve plus certainement le sien quand on l’amène à la vache qu’à l’encierro. La jeunesse désœuvrée de Saint-Rémy ferait mieux de s’envoyer en l’air dans la paille d’une grange environnante, cela n’a jamais fait de mal à personne, bien au contraire. Mais ils préfèrent « jouer au foot ou à la guerre, à celui qui pisse le plus loin »… (toujours Renaud, toujours Miss Maggie). Nul doute que l’école ne doit pas représenter pour eux un temple du savoir, de la connaissance, du travail et du labeur. Pythagore doit leur être aussi inconnu qu’un smartphone pour les habitants des îles Sentinelles. Mais, dans nos écoles de la République, on apprend de Pythagore bien évidemment son théorème, et jamais ses analyses philosophiques, notamment sur la cruauté vis-à-vis des animaux. Ainsi affirmait-il, au VIème siècle avant J.-C., que la violence envers les animaux engendre la violence entre humains : « Aussi longtemps que les hommes massacreront des animaux, ils s’entretueront. » Certes, sa position était inspirée par la croyance en la transmigration des âmes, mais tout de même. Si jamais migration il y a, pourvu que les âmes des décérébrés de Saint-Rémy ne migrent pas. Ou alors pour une réincarnation en moustique ou en lémurien.
Le quatrième taureau semble très tranquille, presque indifférent au cirque pitoyable auquel il est convié. Du coup, tous les jeunes y vont ; même le gars du salto revient : ce lâche ne se mesure qu’à l’adversité la moins menaçante.
J’en ai assez vu. J’ai le souvenir que, trop rarement, la presse relate un « accident », parfois mortel, comme en 2016. Mais un torero encorné par un taureau ne m’arrachera jamais une larme de compassion (même pas de crocodile), pas plus qu’un mafieux descendu par un autre mafieux. Je ne parviens pas à en être ému : je deviens comme eux, insensible… Auparavant, la haine que je vouais à toute forme de corrida était rationnelle. Elle est maintenant « irrationnelle », au sens « viscéral » du terme : c’est la plus tenace, elle ne me quittera plus. Elle est tellement présente qu’à mon autopsie, le médecin légiste la trouvera forcément. Peut-être pourrais-je en faire don à quelqu’un qui en est dépourvu ?
La tradition de la « taurokathapsie » chez les Minoens
Mais, puisque l’enjeu initial était de penser contre moi-même et que cette tentative se solde par l’échec retentissant mais réconfortant de camper sur mes positions initiales, à savoir le dégoût que m’inspirent des traditions barbares, poussons l’introspection plus loin.
N’est-il pas étonnant que cette même interaction entre l’homme et l’animal, que je trouve aujourd’hui choquante, ne m’ait nullement troublé lorsque je l’ai rencontrée dans un contexte bien plus ancien : celui des Minoens, en Crète, au deuxième millénaire avant notre ère ?
Les Minoens, peuple raffiné et étonnamment moderne à bien des égards, pratiquaient un rite singulier : la « taurokathapsie », une sorte de jeu acrobatique avec les taureaux. On y voit, dans les fresques du palais de Cnossos, des silhouettes élancées – jeunes hommes et femmes confondus – s’élancer gracieusement vers les bêtes, les saisir par les cornes, puis s’envoler au-dessus de leur dos avec une légèreté presque irréelle. Une coutume étrangement proche, dans sa forme ludique et rituelle, de l’encierro contemporain. Il y a là du danger, certes, mais aussi une forme d’esthétique chorégraphiée, presque sacrée, où la violence semble diluée dans le mouvement, transcendée par la beauté du geste.
Pourquoi alors cette pratique antique m’apparaît-elle acceptable, voire fascinante, là où son équivalent contemporain me heurte ? Peut-être est-ce la distanciation temporelle qui agit comme un voile adoucissant, reléguant les éventuelles souffrances animales dans une abstraction historique. Ou bien le charme diffus de cette civilisation, où la grâce des figures féminines minoennes peintes sur les fresques semble tempérer la violence latente du rite, rendant l’ensemble presque harmonieux, presque poétique ?
Ainsi, la perception que nous avons de certaines pratiques ne dépend pas seulement de leur contenu, mais aussi du cadre esthétique, historique et symbolique dans lequel elles s’inscrivent. Ce que nous condamnons dans le présent peut nous séduire dans l’Antiquité, non pas tant parce que les faits diffèrent, mais parce que notre regard, lui, change de prisme.
Ce trouble ressenti face à l’encierro, mais atténué – voire estompé – dans le contexte minoen, trouve peut-être aussi une explication dans l’épaisseur mythologique qui enveloppe cette civilisation. Car au cœur du mythe grec se dresse une figure ambivalente : le Minotaure, être hybride, justement mi-homme mi-taureau, enfermé dans le labyrinthe de Cnossos. À travers lui se condense une multitude de symboles : la peur de la bête tapie au fond de nous-mêmes, l’animalité sauvage que la culture tente de domestiquer, mais aussi le souvenir d’un rituel plus ancien, peut-être d’origine minoenne, où le taureau n’était pas un monstre, mais un acteur sacré du cycle de vie et de mort.
Thésée, héros athénien venu terrasser le monstre, incarne cette logique conquérante, rationnelle, presque coloniale, que les Grecs ont souvent opposée au monde crétois, perçu comme luxuriant, féminin, et mystérieux. Mais c’est surtout dans son geste final – celui d’abandonner Ariane sur une île déserte après qu’elle l’a guidé hors du labyrinthe – que se joue une forme de trahison plus profonde. Ariane, sublime figure féminine à la plastique généreuse, souvent représentée dans l’iconographie antique avec ses seins nus, incarne cette Crétoise idéalisée : belle, sensuelle, intuitive, alliée de l’ombre… Qu’elle soit trahie par le héros, après avoir été indispensable à sa victoire, marque symboliquement la rupture entre deux mondes : celui de la finesse crétoise et celui de la brutalité triomphante.
L’imaginaire minoen, à travers ses fresques et ses récits, semble en effet baigner dans une sensibilité où la féminité occupe une place centrale – non pas marginale ou accessoire, mais structurante. Les prêtresses, les danseuses, les déesses aux seins dévoilés qui peuplent les murs de Cnossos témoignent d’un rapport au corps empreint d’élégance, de liberté, et peut-être d’un pouvoir spirituel que les civilisations postérieures, et surtout notre civilisation judéo-chrétienne, ont peu à peu refoulé.
Dans ce contexte, le taureau n’est pas simplement un adversaire à vaincre, mais un partenaire dans un jeu sacré, une présence avec laquelle il faut composer, dans la tension maîtrisée d’un équilibre précaire. Cette complexité rituelle, mêlant puissance animale et grâce humaine, violence symbolique et beauté chorégraphiée, nous éloigne considérablement de la rudesse bruyante de l’encierro, où le spectaculaire prime sur le sacré, et où l’animal devient pur objet de défi.
Ainsi, ce n’est peut-être pas tant la coutume en elle-même qui me choque ou me séduit, mais le système de représentations qui l’entoure : chez les Minoens, tout semble baigner dans une esthétique du lien – entre les sexes, entre l’homme et l’animal, entre le geste et le sens. Et c’est sans doute cela, ce tissu de nuances et d’ambiguïtés, qui adoucit mon jugement, là où la brutalité moderne m’interpelle et me choque.
Faisons l’amour, pas la guerre…
J’ai retrouvé mon Arlésienne. Elle a trouvé les photos de l’exposition magnifiques et les textes intéressants, émouvants. Personnellement, « un doute me titille l’encéphale », comme dit Achille Talon… Jacky Kennedy ne m’a jamais ému, sa vie non plus, les Américains encore moins. Quant à Trump… Je n’ai donc rien à dire dessus, mais y a-t-il à dire ?
Certes, aller espérer voir des abrutis se faire culbuter par des taureaux maltraités n’est pas glorieux. Alphonse de Lamartine déclarait : « On n’a pas deux cœurs, un pour les animaux et un pour les humains. On a un cœur ou on n’en a pas. »
Alors j’irai culbuter mon Arlésienne ; elle ne s’en offusquera pas, bien au contraire. En amour, l’expression de la passion peut prendre des formes parfois vives, voire animales, quasi bestiales, mais lorsque cette intensité est pleinement consentie et partagée, elle se pare d’une douceur inattendue.
H.B.
