Mont Ventoux : l’ascension humaniste de Pétrarque
J’ai découvert l’existence du mont Ventoux et de ses 1910 mètres dans ma jeunesse, à l’occasion du Tour de France 1987, quand Jean-François Bernard s’empare au sommet du maillot jaune après y avoir remporté un contre-la-montre d’anthologie (cet exercice ô combien louable de se mesurer d’abord à soi-même avant de se préoccuper d’écraser les autres…). Pendant quelques années, le mont Ventoux sera pour moi synonyme de Chalet Reynard, de Tom Simpson et de sa stèle, et d’exploits fracassants sous un soleil écrasant ou dans un brouillard frigorifiant. En 2002, un autre grimpeur français aussi drogué que célèbre s’y impose, certainement « à l’insu de son plein gré »…
Il y a peu, alors que je faisais halte à Bédoin, au pied du Ventoux (côté sud), l’envie me vint de lire L’Ascension du mont Ventoux, de l’humaniste Pétrarque. Confortablement installé au Café du cours (« depuis 1936 ») devant un verre de vin blanc et la pipe au coin des lèvres, je parcourus d’une traite l’opuscule, plongeant dans une époque et un univers qui invitent à la réflexion, ce qui nécessita de commander un deuxième verre et de recharger ma pipe. J’aurais pu répéter l’opération jusqu’à la fermeture du bar, si la crainte inhibante de ne pas rouler (trop) alcoolisé ne m’avait pas retenu.
Écrire dans un bistrot, c’est d’une certaine façon rendre hommage à Antoine Blondin, ce funambule des mots et amoureux du Tour de France, de l’alcool et de la langue française. Peut-être, au soir de cette funeste étape du Ventoux 1967, écrivit-il dans ce même bar de Bédoin sa chronique quasi funèbre sur Tom Simpson, tombé sur les pentes du Ventoux « d’un grand coup de soleil, de ce soleil auquel il s’était fait une place ». Une époque où la verve journalistique se riait de la « modération » que nous imposent les fabricants d’alcool et de tabac, et où l’ivresse faisait office de muse plus que de vice. Et si je laisse divaguer encore un peu mes songeries, me voilà remontant jusqu’aux humanistes de la Renaissance, ce trait d’union élégant entre la sagesse antique et la philosophie des Lumières. Parmi eux, trônant dans l’ombre fraîche de sa bibliothèque de Fontaine-de-Vaucluse : Pétrarque, penché sur ses manuscrits, peut-être lui aussi un verre à la main – qui sait ?
Pétrarque et le Ventoux
Il y a presque sept siècles, le 26 avril 1336, Pétrarque entreprend l’ascension du Ventoux. L’époque est magique ; comme toutes les époques, finalement. Dante, compatriote de Pétrarque, a quitté ce monde quelques années plus tôt, en 1321, après avoir façonné la langue italienne telle que nous la connaissons encore.
Les croisades (légitimées par saint Thomas d’Aquin, au nom des « guerres justes »…) sont terminées – enfin ! – et Jacques de Molay et les derniers Templiers ont fini sur le bûcher, en 1314. En France, la guerre de Cent Ans est sur le point d’éclater (1337). Dans la région qui nous intéresse, le Comtat Venaissin, qui ne sera rattaché à la France qu’à la Révolution, les papes se sont installés à Avignon en 1305. Le grand schisme d’Occident menace (1378).
Pétrarque, né à Arezzo, en Toscane, arrive à Avignon en 1312, au gré des exils paternels, loin des conflits « italiens ». Il n’a que huit ans, et il passera quarante ans dans la région, entre Avignon, Carpentras, Fontaine-de-Vaucluse… (jusqu’en 1453).
En 1336, voilà donc dix ans que Pétrarque est amoureux de Laure de Noves (épouse de Sade) : amour resté platonique et surtout à sens unique… Laure décède en 1348 (certainement de la peste noire, cette terrible épidémie qui ravage l’Europe, faisant disparaître en quelques années plus d’un tiers de sa population), mais Pétrarque éprouve alors des sentiments, beaucoup moins platoniques et a minima charnels, pour une obscure maîtresse qui lui donne un fils un an plus tard : Giovanni, né en 1337 (qui mourra aussi de la peste en 1361). C’est une constante : en Arles, les amours semblent désespérées, impossibles, malheureuses…
Mais Pétrarque déteste l’ambiance courtisane de la cour papale d’Avignon, qu’il qualifie de « patrie des larves et des lémures »… (un peu comme les rangs de LFI ou du Rassemblement national aujourd’hui). Alors il voyage, mais revient systématiquement dans la région. C’est donc de Malaucène qu’il entreprend un jour de 1336 l’ascension du Ventoux, côté nord. Plus tard, il s’installera côté sud, à Fontaine-de-Vaucluse, où il rédigera un petit bijou d’humanisme : La Vie solitaire.
L’humanisme chrétien de Pétrarque, pourfendeur de saint Thomas, d’Aristote et de la scolastique est un tournant que la chrétienté a raté, préférant les dérives mystificatrices de la scolastique, l’héritage abject de l’inquisition, la « propagande » (Propaganda fide), la censure (l’Index) qui annoncent bien des turpitudes (l’infâme commerce des indulgences, la course effrénée aux reliques et à l’argent, les évangélisations missionnaires par l’épée plutôt que par le verbe, les guerres de religion), qui causeront sa perte à la Révolution. Il paraît qu’on apprend de ses erreurs. Pas la chrétienté : le XXe siècle sera néothomiste. L’Église a bien souvent crié à la victimisation (comme un certain parti qui se défend dorénavant d’appartenir à l’extrême droite), mais l’Église a vidé elle-même ses églises. Après avoir tiré une balle dans la tête des « hérétiques » (littéralement, en grec, ceux qui « pensent différemment »…), elle se tirera une balle dans le pied. Il y avait de la place pour un humanisme chrétien. Les grands humanistes de la Renaissance étaient souvent des prélats : Rabelais ou Érasme pour les plus connus. Tous ont été censurés, mis à l’Index… Pétrarque ne l’était pas, mais il leur a ouvert la voie, deux siècles plus tôt, avec un modernisme troublant et, encore aujourd’hui, plus que jamais d’actualité.
L’ascension de Pétrarque : randonnée sportive ou quête mystique ?
En avril 1336, Pétrarque fait donc l’ascension du mont Ventoux. La route n’existait pas, bien sûr, alors il progresse à travers les ronces et les buissons. Depuis, on a inventé le bitume et la voiture : mon « ascension » sera plus facile et plus rapide…
Le récit que Pétrarque fait de son ascension du Ventoux est rédigé sous la forme d’une lettre adressée à un ami prêtre – en réalité rédigée de longues années plus tard, quand il rassemble sa correspondance pour l’éditer. Le procédé peut surprendre, mais la correspondance était fréquemment publiée à cette époque : le genre épistolaire présentant cet avantage de donner une impression de proximité au lecteur, à une époque où l’autobiographie n’existait pas (malgré les Confessions de saint Augustin, presque un millénaire avant, pionnières en la matière, mais exceptionnelles). Plus tard, Érasme publiera aussi abondamment sa correspondance.
Mais pourquoi cette ascension, à une époque où la randonnée sportive n’est pas vraiment à la mode ? En préambule de son récit, Pétrarque explique qu’il eut l’idée d’entreprendre cette ascension après avoir lu Tite Live (Histoire romaine) raconter l’ascension du mont Haemus, en Thessalie, par Philippe de Macédoine, le père d’Alexandre le Grand.
Cette ascension a-t-elle vraiment eu lieu ? Le débat existe… Certains éléments laissent penser que Pétrarque prend quelques libertés avec la réalité. Mais, qu’importe, l’essentiel est ailleurs.
En préambule, Pétrarque avance que l’ascension n’a jamais été entreprise par personne, et cite « le poète » (comprendre Virgile) : « L’effort sans mesure vient à bout de tout. » Il part de Malaucène (rien à voir avec les « Malaussène » de Pennac) et emporte avec lui les Confessions, de saint Augustin. Moi, je pars de Bédoin, où je m’arrête pour lire son « ascension ». Détail troublant, j’ai dans mon coffre les Confessions, achetées trois jours plus tôt à Arles, totalement par hasard, dans une librairie de livres d’occasion.
En réalité, cette ascension prend plutôt la forme d’une quête mystique, et très vite, Pétrarque assimile l’escalade à la quête d’une béatitude. À cette époque, la véritable ascension n’intéresse personne. Un vieux berger rencontré à mi-pente lui rapporte être monté au sommet une cinquante d’années plus tôt, et que, de cette ascension, « il n’en avait rien rapporté que regret et fatigue, un corps et des vêtements lacérés par les roches et les ronces ». Pétrarque l’entreprend donc avec son frère, Gherardo, futur chartreux, qui monte au plus court, tandis que lui-même cherche les pentes les moins raides, économisant ainsi ses efforts, mais avouant toutefois : « Telle est l’excuse que je donnais à ma paresse. »
Le récit est un prétexte à la réflexion. Ainsi, après avoir « convoqué » Virgile, Pétrarque convoque Ovide : « Vouloir ne suffit pas : tu dois désirer pour réussir. »
Parvenu au sommet, Pétrarque constate qu’il s’est élevé au-dessus des nuages, désormais à ses pieds, et fait immédiatement un parallèle avec le mont Olympe, siège des dieux… Son regard se porte vers les Alpes « que l’ennemi farouche de Rome [Hannibal] traversa en perçant », et l’Italie, si lointaine au regard et si proche dans son cœur. S’ensuit alors une réflexion spatio-temporelle qui le mène vers saint Augustin, puis à nouveau Ovide (qu’il ne prend pas la peine de nommer, tellement la référence est célèbre : « Malheureux que je suis, j’éprouve sur moi-même la vérité du vers fameux : Odero, si potero ; si non, invitus amabo. » (Amours, III, 11b, 3) (« Je haïrai, si je le puis ; sinon, j’aimerai, mais malgré moi. »). Voilà, comme le sommet, le point de bascule : le tiraillement est humain et touchant : « Sur le champ de bataille de mes pensées se livre encore un combat acharné, à l’issue incertaine : lequel, des deux hommes [qui sont en moi], va triompher ? »
Avant de redescendre, Pétrarque ouvre au hasard son exemplaire des Confessions (de saint Augustin), qui ne le quitte jamais (cadeau du père Dionigi de Borgo San Sepolcro, à qui il écrit ce récit), avec cet aveu : « J’honore ainsi l’auteur de l’ouvrage et celui qui me l’a offert. » Il affirme être tombé par hasard sur ce passage : « Les hommes ne se lassent pas d’admirer la cime des montagnes, l’ample mouvement des flots marins, le large cours des fleuves, l’océan qui les entoure, la course des astres ; mais ils oublient de s’examiner eux-mêmes. » Il en reste stupéfait, comme si ce texte avait été écrit pour lui.
S’ensuit alors un parallèle : il était arrivé la même chose à « Augustin » (la mention de la sainteté n’est pas encore de mise), tombé sur un passage du Livre des Apôtres (il s’agit en fait de l’Épître aux Romains 13,13) : « Laissez là les festins et les beuveries, les orgies et les débauches, les rivalités et les jalousies : tenez-vous en à notre seigneur Jésus Christ, et ne faites pas de vos concupiscences la providence de la chair. » Et à Antoine (le cénobite), qui a entendu un extrait de l’Évangile : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as, donnes-en le produit aux pauvres ; viens, suis-moi, un trésor t’attend au ciel. »
Hasard, coïncidence, grâce divine, Nostradamus et horoscope
À dire vrai, il suffit d’un minimum de bon sens pour admettre qu’ouvrir le Nouveau Testament ou les Confessions, c’est s’exposer à croiser presque à coup sûr l’un de ces préceptes engageants ou dérangeants (au choix…). La curiosité me prit d’ouvrir au hasard mon exemplaire des Confessions et de tenter l’expérience, mais la simple idée de devoir renoncer à la « providence de la chair » m’en détourna aussitôt. Et, sincèrement, aborder une lecture en espérant y découvrir une résonance directe avec sa propre existence est une démarche un peu biaisée. Les horoscopes l’ont bien compris. Au temps de Pétrarque, Nostradamus – encore un « régional de l’étape », né à Saint-Rémy-de-Provence et mort à Salon-de-Provence – n’était pas encore venu au monde (il faudra attendre le XVIème siècle). Je ne suis pas un adepte de ces devins, mais, pour une fois, j’ai consulté mon horoscope du jour, celui du 11 avril. Juste par jeu, et par défi lancé à l’irrationnel… Ainsi, selon d’obscurs gourous, en amour « l’émotion prend le dessus » (je ne vis que d’émotions…). Travail : « l’imagination devient un outil » (elle ne l’était donc pas ?). Argent : « l’intuition encore et toujours » (je me désintéresse de l’argent autant que Macron des Français). Santé : « rechargez-vous avec douceur » (pas comme Sade). La Pythie de Delphes n’aurait pas réussi à être plus confuse. J’en conclus ce que je veux, c’est bien pratique. Pour moi, l’amour se décline au féminin pluriel au gré des opportunités, le travail n’est qu’alimentaire, l’argent un outil et je prête à ma santé moins d’intérêt que ma généraliste, très occasionnellement visitée, très sympathique et avenante mais beaucoup trop soucieuse de mon état de santé, de mon poids, de mon cholestérol, de mon sommeil, de ma santé mentale et de ma consommation d’alcool ou de tabac. Mon rôle de patient est donc de tranquilliser son impatience à déceler chez moi la moindre pathologie inexistante dont je n’ai que faire. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Dans ma voiture se trouve également un exemplaire de Sade, que je ne pris surtout pas le risque d’ouvrir également au hasard. Pour mettre en pratique une expérience subie par la pauvre Justine ? Le risque est grand de me prendre a minima une paire de claques et au pire perpétuité. J’ai d’autres projets et, depuis Sade, la bienheureuse notion de consentement est arrivée. J’ai néanmoins une petite pensée pour toutes ces femmes malmenées par cet éternel pervers, en espérant qu’elles y aient au moins trouvé leur compte (littéralement, puisque l’amour était tarifé) et surtout du plaisir.
La descente
Satisfait, Pétrarque redescend en silence, perdu dans ses pensées et convoquant cette fois-ci « le poète » (Virgile). Il écrit alors : « Mais que d’efforts il faut consentir pour vaincre, non un lieu élevé, mais ces appétits nés des pulsions terrestres ! ». Puis : « C’est le cœur purifié par ces pensées, insensible aux cailloux du sentier, que je regagnai, le soir venu, l’auberge rustique… ». Écrivant en latin, Pétrarque écrit littéralement : « sine sensu scrupulosi tramitis » (traduit par « insensible aux cailloux du sentier »). Ce mot, scrupulus, désignait une petite pierre pointue glissée dans la sandale, gênant la marche du soldat romain et l’obligeant à s’arrêter. Ce sens concret s’est ensuite étendu à l’abstrait, pour signifier un trouble, une inquiétude ou une hésitation morale qui empêche d’avancer sereinement dans ses décisions ou ses actions…
« Pulsions terrestres », « scrupules » : c’est là que ressurgit Sade, encore un « régional de l’étape ».
Sade, encore un « régional de l’étape »…
Car, au pied du Ventoux, et notamment à Mazan, on est aussi chez Sade… La petite ville est désormais célèbre pour les perversions sexuelles, aussi peu glorieuses, d’un certain Pelicot, qui risque de passer autant d’années en prison que le marquis… Sade, multipropriétaire foncier, possédait aussi un château un peu plus loin, à Saumane, à deux pas de Fontaine de Vaucluse et des amours totalement platoniques de Pétrarque pour Laure (de Noves, épouse de Sade… et ancêtre du marquis de Sade !). Voltaire, malin, écrira au divin marquis qu’il n’envisage pas que Pétrarque et Laure n’aient pu avoir qu’une relation platonique, ce qui voudrait dire que Laure, du haut de ses dix enfants, en aurait certainement conçu un avec Pétrarque…faisant du marquis de Sade un descendant de l’humaniste. Malgré tout le respect que l’on doit à Voltaire, l’hypothèse est totalement farfelue, Pétrarque n’ayant eu qu’un coup de foudre visuel pour Laure, qui l’a toujours repoussé et qu’il n’a probablement jamais recroisée. Un amour platonique sans réciprocité relève plutôt du fantasme.
Mimétisme solutréen...
Mais, si Pétrarque a entrepris l’ascension du Ventoux comme on part dans une quête mystique, un autre type de personnage se délecte d’ascensions symboliques. Ce même type de personnes que Pétrarque fuyait à la cour papale d’Avignon, et que son successeur spirituel, Érasme, fuira toute sa vie : les politiques.
Ainsi, tandis que Pétrarque « convoquait » le poète (Virgile), le philosophe (Platon) et le religieux (saint Augustin), soit les « Antiques », Blondin « convoquait » dans ses chroniques sa culture littéraire, historique et générale, et les politiques, beaucoup plus trivialement, convoquent leurs collègues, leurs groupies et la presse. On a beaucoup perdu.
Pour Mitterrand, il s’agirait d’une promesse faite pendant la guerre (mais le bonhomme nous a habitué à tellement de mensonges…), et le lieu (Solutré) est un « haut lieu » de la Résistance. Sarkozy, qui n’a rien à « ascensionner » dans sa chic banlieue de l’Ouest parisien, a choisi le plateau des Glières, encore un « haut lieu » de la Résistance. Le politique aime le symbole, le rite (rituel) et tout ce qui est haut… Il se prennent tous pour Moïse au mont Sinaï. Bref, pour Dieu. Tout en recherchant un ancrage local, parfois totalement artificiel, comme les parachutages auxquels ils sont habitués…
Mitterrand et Sarko feront des émules, car quoi de plus tentant pour se construire une stature d’homme politique que de reprendre à son compte l’habitude d’un « grand » ? Le ridicule glisse sur le politique aussi sûrement que l’eau sur les plumes d’un canard…
Ainsi, dans leurs rêves de devenir un jour ce qu’est devenu Mitterrand ou Sarkozy, Montebourg et Wauquiez ont cherché et trouvé leur Roche de Solutré, imaginant certainement que l’ascension d’une roche porteuse de symbole concrétiserait à son tour leur ascension vers les sommets du pouvoir.
Montebourg s’est ainsi attaqué pendant une dizaine d’années, chaque lundi de Pentecôte – façon de dissimuler la confusion de travailler un jour chômé ou de chômer un jour travaillé ? – au mont Beuvray, anciennement Bibracte, haut lieu de l’appel de Vercingétorix à l’unité des tribus gauloises. Il en fait l’ascension une quinzaine de fois, le temps de sa carrière politique, et y annonce sa candidature à la présidentielle de 2017, entouré de son aréopage. Enfin lucide, il va se filmer tout seul au sommet en 2021 pour annoncer qu’il renonce à se présenter aux présidentielles de 2022. Preuve que la sagesse est solitaire… J’envisage d’aller me filmer au sommet du Pont Levant de La Seyne-sur-Mer pour annoncer que je ne suis candidat à rien du tout. En se retirant de la politique, Montebourg a cessé ses ascensions, preuve que tout ceci n’est pas une démarche personnelle mais une posture politicienne, bien pitoyable.
Wauquiez – ce « bébé sarko » (qui va jusqu’à épouser ses tics de langage totalement démagogiques) – a choisi pour cadre de ses rentrées politiques du mois d’août le mont Mézenc, point culminant de la Haute-Loire et de son action politique, la rentrée n’étant que l’occasion des bonnes résolutions et des idées nouvelles que la réalité politique balaiera sous peu.
Ces obnubilés des projecteurs gravissent en une petite heure sous les objectifs une roche d’espérance au sommet de laquelle ils proclament ces belles promesses qui n’engagent que les imbéciles qui y croient, avant de mettre un an à redescendre les pentes de la honte, des coups bas, des compromissions, des mensonges. Et de recommencer l’année suivante, tel Sisyphe à la conquête d’un pouvoir que seuls les plus vicieux et les plus malhonnêtes atteindront. Comme Mitterrand. Comme Sarkozy.
Ce qu’en pensait Pétrarque…
Pétrarque avait tout dit lorsque, dans La Vie solitaire, il a ce jeu de mot, proche du calembour, reprenant des propos de (saint) Augustin : « Seque vicissim increpitans, quod non potius deserti famem quam diserti famam concupierit, et arator quam orator esse maluerit » (« Il se reproche en retour de ne pas avoir fait passer la soif du désert avant la coiffe du disert et de n’avoir point préféré l’art aratoire à l’art oratoire », traduction tellement pertinente de Pierre Maréchaux…).
Saint Augustin avait écrit, dans les Confessions (livre 2, chapitre 3), que « dummodo essem disertus vel desertus potius a cultura tua, deus, qui es unus verus et bonus dominus agri tui, cordis mei » (« pourvu que je fusse disert, ou plutôt un désert sans culture, sans la tienne, ô Dieu, qui seul es le véritable et le bon maître de ton champ, de mon cœur »). Pétrarque améliore le jeu de mots de saint Augustin « disertus vel desertus », en « deserti famem quam diserti famam », et, non sans esprit, reformule la suite en « arator quam orator ». Il avait assurément le sens de la formule humoristique. Le latin a ceci de jouissif qu’il est tellement proche du français que l’on peut traduire les calembours sans les déformer.
Maupassant aussi… sur l’Etna
Pétrarque ne fut pas le seul à aborder ce thème, récurrent en littérature, de l’ascension, puis de la descente – métaphore de la vie. Ainsi Maupassant a-t-il escaladé l’Etna (3369 mètres) en 1885 et relaté son ascension dans ses écrits. Son récit décrit l’expérience immersive de l’ascension et l’impressionnante vision des cratères actifs du sommet. Il cite d’ailleurs Dumas père, qui en avait lui aussi fait l’ascension un demi-siècle plus tôt, en 1835 : « Alexandre Dumas père a fait de ce spectacle une description très heureuse et très enthousiaste. Il s’écrie, en la terminant : « Jamais je n’avais vu Dieu de si près et, par conséquent, si grand. » C’est le seul point où il soit possible de contester l’exactitude de sa narration colorée et puissante, cette manière de mesurer les dimensions de Dieu n’étant pas à la portée de tous les esprits. »
Dans Bel-Ami, écrit avant son séjour en Sicile, Maupassant fait dire au vieux sage Norbert de Varenne, personnage aussi mélancolique que désenchanté (qui dialogue avec cette crapule de Georges Duroy) : « La vie est une côte. Tant qu’on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit tout d’un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. À votre âge, on est joyeux. On espère tant de choses, qui n’arrivent jamais, d’ailleurs. Au mien, on n’attend plus rien… que la mort. »
L’ascension du mont Ventoux par Pétrarque reste un symbole de quête intérieure et de réflexion sur ses propres limites. À l’inverse, la répétition mécanique d’un geste médiatique, comme les escalades très politiciennes de certains élus, semble parfois vider l’acte de toute transcendance pour n’en garder que l’image, la posture, et peut-être la bêtise d’un geste trop gratuit pour être honnête. L’esprit de Pétrarque nous rappelle que gravir une montagne, c’est d’abord affronter ses propres doutes et se confronter à soi-même. Une belle leçon d’humanisme par un précurseur en la matière.
H.B.
