« Vous n’avez pas la monnaie ? »
Il est six heures du matin, la ville bâille encore. Toi aussi, d’ailleurs, mais l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt. Tu es là, hagard dans la lumière crue du néon de la boulangerie, dont tu es probablement le premier client.
La boulangère, elle, est déjà en place. Tablier blanc, regard sévère, main tendue. Tu tends ton billet – dix euros pour une baguette à un euro trente –, et là, la phrase tombe, sèche et brutale, mi-question, mi-reproche, sans sourire ni détour, au ton neutre mais au fond si accusateur, cette affirmation interrogative – ou cette interrogation affirmative ? – balancée avec une intonation de reproche feutré : « Vous n’avez pas la monnaie ? »
Cette phrase, avec sa fausse douceur inquisitrice, on la retrouve partout. À la boulangerie, évidemment, haut lieu du chantage aux « pièces jaunes ». Au bar ou à la maison de la presse, quand tu oses payer ton café ou ton journal avec un billet de cinq. Au bureau de tabac, quand tu es pris en étau entre l’impossibilité de payer par carte en dessous de quinze euros et le soupir agacé du commerçant face à ton billet de dix : ton mode de paiement ne convient jamais… Même le petit primeur du quartier participe à cette symphonie de reproches feutrés, soupirant théâtralement dès l’apparition d’un billet dans ta main.
Ce « Vous n’avez pas la monnaie ? » de la vendeuse, seule dans sa boulangerie, provoque en toi une émotion inattendue. Peut-être parce que la boulangerie vient d’ouvrir, et que tu t’attendais à plus de cordialité. Car il y a quelque chose de paradoxal dans cette froideur matinale : quand deux personnes se retrouvent seules dans un espace clos, elles partagent une forme d’intimité involontaire, une complicité du vide qui devrait naturellement les rapprocher. Quelque chose de plus humain devrait émerger, comme une invitation à la gentillesse… Cette solitude devrait être propice à une connivence au sein de laquelle l’humanité de l’autre deviendrait plus tangible, plus évidente. Il devrait y avoir dans ce moment quelque chose de précieux, une reconnaissance mutuelle de cette présence partagée dans le calme du matin. Dans le silence d’une rue déserte ou l’atmosphère feutrée d’un commerce qui s’éveille, chaque geste, chaque mot devrait prendre une résonance particulière. Tu pensais que l’absence de foule, de distraction, d’agitation, aurait favorisé une forme de reconnaissance mutuelle, une rencontre. Alors tu t’attendais à un sourire complice, un mot chaleureux, un « bonjour » un peu plus habité.
Mais non. Bizarrement, c’est souvent l’inverse qui se produit. Dans ce face-à-face quasi intime, la mécanique froide du quotidien l’a emporté. Comme si cette proximité forcée, cette nudité sociale, avait généré une gêne qui pousse à l’évitement plutôt qu’à l’ouverture. Peut-être que, face à l’authenticité que réclame la solitude partagée, nous préférons nous réfugier dans la brusquerie, cette armure de surface qui nous protège d’une connexion humaine trop directe, trop vraie pour l’heure matinale.
Car il ne faut pas s’y tromper : cette formule n’est une question qu’en apparence. Derrière sa forme interrogative se cache un reproche parfaitement assumé. L’intonation la trahit immédiatement, transformant le point d’interrogation en point d’exclamation déguisé : « Vous n’avez pas la monnaie ! » Sans même lever la voix, elle porte en elle tout le poids d’un grief, d’une plainte, d’une accusation à peine voilée. C’est un soupir d’exaspération habilement enveloppé dans la syntaxe de la question, une réprimande qui n’ose pas dire son nom mais qui empeste le reproche à plein nez. Comme si c’était à toi, client anonyme, d’avoir prévu l’état du fond de caisse d’un commerce qui vient à peine d’ouvrir. Tu ne peux que déplorer la logique absurde de cette inversion commerciale : tu es client ; tu viens acheter ; tu payes. Et tu es en tort parce que tu n’as pas la monnaie. À croire que, dans ce monde à l’envers, c’est le client qui doit anticiper le fonctionnement du commerçant. Tu es le premier client de la journée ; et pourtant, tu dois déjà compenser le déséquilibre monétaire… Ah pardon, chère boulangère, pardon pour cette incivilité matinale. Pardon de ne pas être venu avec un fonds de caisse. Pardon de t’obliger à m’admonester, à me faire culpabiliser dès potron-minet.
Mais ce n’est pas tout… Ce qui rend la scène plus ubuesque encore, c’est le ton utilisé. Trop frontal pour être celui de la déception ou de la supplique ; plutôt un tantinet hostile. Un peu comme si tu venais de rater un test de politesse, comme si on attendait de toi un peu plus de civisme, de savoir-vivre, de bon sens. Derrière ce « vous n’avez pas la monnaie ? » se cache un « t’aurais pu faire un effort. » Une constatation amère. Toujours le même ton, entre la déception et le blâme. Comme si, au fond, tu étais un mauvais client, un empêcheur de tourner en rond. Alors, l’espace d’un instant, tu te sens un peu en faute. Comme si tu avais oublié une règle implicite, un code de bonne conduite qu’on ne t’a jamais appris, mais qu’on vient de te rappeler avec insistance.
Et ce regard un peu las de la boulangère, cette grimace, ce soupir désabusé à peine masqué… Elle n’a même pas pris le temps d’un délicat « s’il vous plaît ». Non, ça ferait trop gentil, trop cordial. Parce qu’ici, le gêneur, c’est moi, avec mon malheureux billet de dix ou de vingt, qui vient chambouler le fragile équilibre monétaire de la caisse. Mais pourquoi serait-ce à moi de m’adapter à l’indigence de ton tiroir-caisse ? C’est ton métier, non ? C’est ton commerce ? Est-ce que je te demande si tu as prévu assez de baguettes pour 9 h 45 ? Est-ce que je te lance un « Vous avez pensé à rallumer le four, au moins ? » Non. Chacun son job. Je suis consommateur, pas banquier. Alors, non, « j’ai pas » la monnaie, Germaine, parce qu’à six heures du matin, on n’a pas systématiquement la monnaie. Et d’ailleurs, toi non plus, visiblement, puisque tu veux la mienne.
Le comble, c’est que, d’habitude, je l’ai, la monnaie. Je garde mes pièces, je les trie, je les range, je les cache dans ma voiture, dans le vide-poche ou dans la boîte à gants – mais pas dans le cendrier dont les constructeurs automobiles, dans leur croisade sanitaire aussi paternaliste qu’absurde, ont décidé de me priver (au nom de la santé publique, paraît-il. De quoi se mêlent-ils ? Je ne veux pas de père la morale dans mon habitacle…). Alors, la veille au soir, prévoyant, je fais les poches de mon pantalon et de mon manteau, rien que pour éviter ce moment. Parce que je sais ce que ça coûte, de ne pas l’avoir, la monnaie.
Et, le comble du comble, c’est que, ce matin, comme je ne l’avais pas, cette petite monnaie qui me garantit l’amabilité de la boulangère, j’ai fait un détour pour aller jusqu’au seul distributeur du quartier qui me laisse choisir des billets de dix euros – la plus petite coupure disponible dans un DAB –, dans une banque qui n’est même pas la mienne, ce qui va m’occasionner des frais de retrait. Mais je ne compte pas : la prévenance et la délicatesse n’ont pas de prix, même si elles ont un coût.
Malheureusement, toute cette débauche d’énergie et de bonne volonté n’a pas suffi. Instantanément, je suis passé du statut de client à celui de perturbateur. Un petit grain de sable venu gripper le coulissement fluide du tiroir-caisse. Et ce petit grain de sable a grossi, jusqu’à devenir un petit caillou : ce fameux « scrupulus » latin – qui s’immisce dans la sandale du légionnaire romain et trouble sa marche – pour se muer dans ma conscience en « scrupule » moderne, cette gêne discrète mais persistante qui ronge ma tranquillité d’esprit.
C’est bien ce même « scrupule » qui m’a incité à essayer de comprendre un peu la boulangère : elle est debout depuis quatre heures du matin, elle a pétri, enfourné, rangé, disposé, encaissé. Alors, finalement, peut-être ce « vous n’avez pas la monnaie ? » n’est-il qu’un tic professionnel, un réflexe conditionné, le soupir exaspéré d’une femme qui n’en peut plus d’être là si tôt et qui, plutôt que de s’en prendre à son réveil ou à son patron, soulage malgré elle sa fatigue sur le client de passage ? Assurément, elle aimerait bien que la journée commence en douceur (mais moi aussi…). Pourtant, si tel avait été le cas, elle aurait emprunté un autre ton à mon égard. Elle aurait même esquissé un léger sourire et avancé un timide : « Pardon, je n’ai pas encore eu le temps de faire l’appoint ce matin, auriez-vous la gentillesse de me dépanner en petites pièces ? » Mais non : trop long, trop humain, pas assez martial. L’agacement est bien plus rapide à formuler.
Paradoxalement, je crois que c’est ce ton glacial de la boulangère qui m’a libéré de toute culpabilité – celle qu’un brin d’amabilité aurait, au contraire, éveillée. Car la culpabilité ne naît que dans la bienveillance : elle s’épanouit dans le terreau de la courtoisie, se nourrit de sourires contrits et de patience affichée. Face à la goujaterie pure, elle s’évapore. Comment se sentir coupable envers quelqu’un qui vous traite déjà en fautif ? L’amabilité nous rend redevables ; l’impolitesse nous affranchit.
C’est pourquoi le temps de ma culpabilité n’a pas duré : l’espace d’un instant, j’ai envisagé de revenir le lendemain non plus avec un billet de dix, mais avec un billet de cinquante ou de cent. Juste pour voir sa réaction. Mais cette envie soudaine de vengeance est retombée dès que la boulangère, certes avec une mauvaise grâce ostentatoire, a trouvé la solution financière dans son maudit tiroir-caisse. Et je me suis retrouvé dehors, ma baguette sous le bras, mon billet de dix euros en moins et le misérable fond de caisse de la boulangerie dans ma poche, à me dire que tout cela n’est pas si grave : ce n’est qu’une phrase, une maladresse. Une fragilité de la vie que tu as du mal à accepter, comme il en existe beaucoup… Pourtant, cette libération reste fragile. Probablement parce que j’ai obtenu satisfaction, j’ai le sentiment confus et désagréable d’être un peu en tort, d’avoir mal fait, d’avoir dérangé l’ordre des choses, d’avoir failli à quelque chose de tacite. Je me dis : « La prochaine fois, promis, je prévoirai, je ferai mieux », simplement pour acheter ma quiétude matinale, cette douce harmonie dans les rapports humains dont la boulangère, elle, n’a que faire. Je crois même qu’en l’absence de monnaie… je me passerai de baguette. Non par égard pour cette boulangère revêche, mais par pure préservation de mon équilibre mental si précaire, de cette sérénité matinale à protéger coûte que coûte.
Ainsi, l’énervement coûte plus cher à celui qui l’exprime qu’à celui qui le provoque, et cette peur sourde de l’esclandre nous pousse parfois à courber l’échine, non par faiblesse mais par économie d’émotion.
H.B.
