« Votre coach en… »

Il existe des phrases qui vous agressent comme un vendeur de tapis dans un souk. Et, bien entendu, les réseaux sociaux regorgent de ces pépites d’audace commerciale.

Si, par un dimanche après-midi pluvieux, vous avez le malheur de vous abandonner à naviguer distraitement sur YouTube, le risque est grand que vous tombiez sur des vidéos de chats qui jouent du piano ou sur une pub pour un grille-pain connecté. Mais, passé l’étonnement de voir surgir ce genre d’inepties malgré un algorithme irréprochable, vous tombez soudainement sur une jeune femme au sourire calibré, trônant devant un mur blanc immaculé ponctué de citations inspirantes. Elle arbore un sourire commercial bien particulier, reconnaissable entre tous, un rictus figé dans une bienveillance de façade qui sent l’arnaque à plein nez. Polie, la personne se présente, voix douce et posture bienveillante : « Bonjour, je suis Jennifer, votre coach en nutrition holistique ! »

« Votre » coach. Comme si vous l’aviez demandé. Comme si votre existence défaillante réclamait à cor et cri les services de cette inconnue qui s’autoproclame détentrice des clés de votre épanouissement.

Car Jennifer n’est que la pointe émergée de l’iceberg. Sur votre fil d’actualité, une armée de coachs autoproclamés défile : coach en développement personnel, coach en sexualité épanouie, coach en minimalisme maximal, coach en respiration consciente, etc. Tous arborent le même sourire figé, la même assurance feinte, la même promesse de métamorphose radicale. Nous vivons à l’époque de l’auto-proclamation généralisée, où chacun peut se décréter expert en tout et n’importe quoi. Il suffit de créer un compte Instagram, de parsemer sa bio de quelques émojis motivants, et hop ! Vous voilà transformé en coach certifié, prêt à révolutionner la vie de millions d’inconnus.

Le génie diabolique de cette formule réside dans son culot assumé. En deux secondes, ces entrepreneurs du bien-être s’immiscent dans votre intimité, diagnostiquent vos carences supposées et se positionnent comme la solution miracle. « Votre » coach. Pas « un » coach, non : le vôtre. Une appropriation express qui ferait rougir les plus hardis des démarcheurs téléphoniques, et qui reflète cette obsession moderne à la personnalisation forcée. Tout doit être « votre » : « votre » coach, « votre » transformation, « votre » réveil spirituel… Les méthodes commerciales en usent et abusent : pour toucher une cible, il faut lui parler personnellement. Ce possessif insidieux, « votre coach », suinte la proximité factice. C’est le vernis relationnel du capitalisme affectif : on ne vous offre pas un service, non, on vous prend en charge. Le vendeur cherche à créer avec vous une intimité illusoire qui transformerait chaque inconnu en confident privilégié, le tout emballé avec cette tendresse manufacturée qui transforme chaque transaction en pseudo-adoption émotionnelle. Le marketing a inventé la familiarité instantanée : une relation sur mesure, clef en main, sans les inconvénients du temps et de l’apprivoisement mutuel.

La formule révèle donc un aplomb commercial stupéfiant. En quelques mots, notre Jennifer accomplit l’exploit de vous imposer une relation contractuelle sans même solliciter votre avis. Elle s’octroie le droit d’être votre guide spirituel, votre mentor, votre gourou personnel. C’est de l’appropriation relationnelle en bonne et due forme, de l’intrusion déguisée en politesse, du marketing moderne qui brûle allègrement toutes les étapes relationnelles. Cette phrase « fascinante » de fatuité révèle cette tendance, omniprésente sur les réseaux sociaux, à s’imposer dans la vie d’autrui. L’absurdité saute aux yeux : car, enfin, depuis quand peut-on devenir le coach de quelqu’un par auto-proclamation, par simple déclaration unilatérale ? C’est comme si votre voisine sonnait à votre porte en vous annonçant : « Bonjour, je suis votre nouvelle compagne ! » La relation de coaching, comme toute relation humaine digne de ce nom, suppose a priori un consentement mutuel… Mais Jennifer, elle, a tranché : vous êtes désormais liés par les liens sacrés du coaching holistique. D’ailleurs, même le bon vieux dictionnaire Larousse se méfie, c’est dire… À « approche ou thérapie holistique », il commente entre parenthèses : « Sa pratique n’est pas réglementée et son efficacité est discutée. » Bien dit.

Mais… qui a validé ce contrat ? À quel moment ai-je signé pour être coaché ? Cette personne, que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam, s’autoproclame être un phare dans la nuit de mon ignorance, s’introduisant dans l’intimité de mon existence, armée d’une autorité qu’elle s’est elle-même octroyée. Jamais un livreur de pizzas n’a débarqué chez moi en m’annonçant : « Bonjour, je suis votre nutritionniste. » Non, tu es juste le gars qui m’apporte une quatre fromages, pas mon gourou diététique.

Alors, ce qui frappe, malheureusement, c’est la banalité de la formule. On la retrouve partout, déclinée à l’infini, du yoga à la crypto-monnaie. Elle est devenue une incantation magique censée ouvrir les portes de la confiance et de la transformation. Mais, à force de répétition, elle a perdu toute substance, toute sincérité. Elle n’est plus qu’un bruit de fond, un tic de langage vidé de sens. Le plus fascinant, c’est que cela n’empêche pas ces apprentis gourous de répéter cette formule comme un mantra sacré, sans même se rendre compte de son caractère profondément déplacé. Ils l’ont entendue mille fois dans d’autres vidéos, et ils la régurgitent mécaniquement, persuadés qu’elle détient le secret du succès commercial. C’est du copier-coller linguistique, de l’imitation en série. Ces pseudo-coachs ont d’ailleurs développé tout un arsenal rhétorique pour légitimer leur imposture. Ils « conscientisent » (mot valise qui ne veut rien dire mais qui fait très professionnel), ils « accompagnent votre transformation » (transformation vers quoi ? mystère), ils vous « révèlent votre potentiel » (comme si vous étiez une mine d’or qui s’ignore).

Cette novlangue du développement personnel transforme chaque charlatanisme en mission sacrée. On ne vous vend plus un régime miracle, on « libère votre relation authentique à la nourriture ». On ne vous propose plus des exercices, on « réveille le dieu ou la déesse qui sommeille en vous ». L’emballage sémantique a remplacé la substance, et l’effet est saisissant : on se sent presque coupable de résister à tant de bienveillance affichée.

Mais ne soyons pas dupes : derrière cette intimité de façade se dissimule une réalité autrement plus prosaïque. Car sous le sourire radieux de Jennifer et sa bienveillance manufacturée, une vérité immuable attend son heure : elle veut vous vendre sa formation révolutionnaire à 497 euros. Prix exceptionnel, évidemment, mais, attention, l’offre expire à minuit ! Le compte à rebours s’affiche déjà, impitoyable, sur votre écran. Cette comédie de la proximité instantanée s’inscrit dans la grande tradition du marketing intrusif moderne. C’est l’art de s’immiscer dans votre quotidien sans invitation, en transformant chaque moment d’inattention en opportunité commerciale. Votre pause-café devient leur terrain de chasse, votre dimanche pluvieux leur moment privilégié pour vous révéler que votre vie est un chantier qui réclame leurs services d’urgence.

À la place, on aurait préféré entendre : « Bonjour, je suis Jennifer, et j’aimerais partager avec vous mes conseils en nutrition. » Ou « Je suis nutritionniste, et je propose des accompagnements personnalisés. » Ou encore, tout simplement : « Si vous cherchez des conseils en nutrition, je peux peut-être vous aider. » Des phrases qui respectent votre libre arbitre, qui ne présupposent d’aucune relation préétablie. Mais, malheureusement, plus personne n’a l’humble honnêteté de dire tout simplement : « Bonjour, je m’appelle X, je propose des vidéos sur la respiration. Peut-être que ça vous plaira. » Ou : « Bonjour, je partage mes expériences, libre à vous d’en faire ce que vous voulez. » Des formules modestes, respectueuses, qui laissent la porte ouverte sans s’imposer. Mais trop humbles, trop vraies, trop humaines. Ça ne vend pas. Ça ne capte pas l’attention. Ça ne déclenche pas ce petit réflexe servile de soumission douce qui fait qu’on reste, qu’on clique, qu’on achète l’e-book à 17 euros. Il faut croire que l’époque exige l’affirmation, l’assurance, la prise de pouvoir sur l’autre, même virtuelle. Comme si la modestie était devenue un handicap commercial fatal.

Au fond, ce « bonjour, je suis Jennifer, votre coach en… » n’est que le déguisement moderne du bonimenteur de foire d’antan, qui, jadis, promettait monts et merveilles à qui voulait bien s’arrêter devant son estrade. Sauf qu’aujourd’hui, notre camelot a troqué la veste à carreaux contre un micro-cravate et un fond pastel. Mais la promesse demeure, inchangée depuis la nuit des temps : « Laissez-moi entrer dans votre vie, je vous dirai comment la réussir. » Le produit miracle a juste changé de packaging : fini l’élixir de jouvence, place à la transformation holistique en vingt et un jours.

Et moi, face à cette avalanche de bienveillance commerciale que je n’ai jamais réclamée, je continue inlassablement à « bloquer ».

H.B.

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires