« Il fallait jouer le… »
Le rituel est immuable. Il est 20 h 02 et le journal radiophonique se termine. Le présentateur a fini d’égrener sa litanie de malheurs quotidiens de sa voix toujours lisse, monocorde et impersonnelle, quand il continue d’une voix encore plus robotique, pleine de sous-entendus, presque de reproches feutrés, pour annoncer les résultats du loto : « Il fallait jouer le 5, le 12, le 18, le 42, le 3 et le 7. Le numéro complémentaire est le 23. » Voilà. C’est dit. Le journaliste vient d’annoncer ce que vous auriez dû faire – mais que vous n’avez évidemment pas fait. Cette perle du commentaire à retardement transforme instantanément celui qui la prononce en stratège visionnaire… et vous, vous êtes officiellement un perdant. Car c’est toujours à la fin qu’on l’entend. Jamais avant, bien sûr. Elle procure un petit air de regret, et cette étrange impression que tout aurait pu être différent, si seulement…
« Il fallait… » Cette tournure n’est pas anodine. Elle convertit aussitôt l’annonce des résultats en procès. Car ce n’est pas « on a tiré au sort », ni « le hasard a désigné », non : « Il fallait ». Le journaliste ne vous informe pas, il vous juge. Vous, misérable auditeur, vous avez tout faux. Un mélange de reproche et de fausse évidence. Le « il fallait » sonne toujours comme une gifle douce. Pas une claque franche – non, trop brutal – plutôt un petit reproche.
Et cette voix, ce ton calme, docte, presque magnanime et qui ne souffre aucune contestation, comme si celui qui parle nous faisait la grâce de partager son génie avec retard… Comme si vous n’étiez pas seulement perdant, mais coupable de l’être. Car c’est ça, le cœur de « il fallait jouer le… » : ce n’est pas une simple information, c’est une accusation. Vous n’êtes pas juste passé à côté du jackpot : vous n’avez pas vu l’évidence ; les bons numéros étaient là, sous votre nez. À portée de stylo. Et vous, vous vous êtes obstiné à cocher des symboles absurdes, comme la date de votre anniversaire ou votre code de carte bleue. Bravo.
Cette phrase opère une alchimie perverse : elle transforme le hasard en nécessité, le chaos en logique, l’imprévisible en évidence, votre malchance en incompétence. Soudain, ce qui relevait du pur hasard devient une leçon de stratégie que vous auriez dû apprendre. Elle permet de digérer la déception en la transformant en leçon, certes un peu amère. La phrase sonne un peu comme un reproche que l’on s’adresserait à soi-même, ou une évidence qu’il serait stupide de ne pas avoir saisie.
Au PMU, la cruauté atteint des sommets. « Il fallait jouer le 8, le 6 et le 13, dans cet ordre. » Cette précision finale – « dans cet ordre » – est un chef-d’œuvre de sadisme radiophonique. Le speaker, avec sa voix monocorde, prend un malin plaisir à vous rappeler que, quand bien même vous auriez trouvé les bons chevaux, vous les avez pariés dans le désordre. Un peu comme si vous aviez résolu une équation en écrivant les chiffres à l’envers. Vous aviez presque raison. Mais pas assez.
Derrière cette petite phrase se cachent deux sous-entendus, forcément jamais formalisés, mais qui vont tellement de soi qu’on ne les interroge même plus – deux postulats si massifs qu’ils ne sont même plus discutés : d’abord, que jouer est une action quasi obligatoire, quasi morale, un impératif catégorique. Ne pas jouer, c’est être hors-jeu, c’est mériter votre malheur. Il fallait tenter, même à l’aveugle. Ne pas le faire est une faute. Ensuite, que jouer ne suffit pas, il fallait jouer les bons numéros, deviner la bonne combinaison, et au bon moment, celle qui, dans la grande loterie du destin, ouvre la porte à la félicité monétaire. La phrase se passe donc de suite.
Attention, on ne dit pas « tu aurais pu jouer le 23 ». Non, « il fallait ». Et ce verbe, « jouer », avec sa légèreté perverse… Comme si tout était encore amusement. Alors que non. On parle de survie, d’évasion financière, de ce rêve d’une autre vie qui tient dans six cases cochées au stylo bille. La nuance est capitale : elle suggère que les bons numéros étaient là, sous votre nez, et que votre échec relève de l’aveuglement.
Mais pourquoi fallait-il jouer ces numéros, au juste ? Gagner de l’argent est-il devenu le seul horizon crédible d’une vie réussie ? La seule forme de bonheur reconnue par notre époque ? Un gage de bonheur qui justifie cette amertume post-tirage, cette frustration de n’avoir pas deviné l’imprévisible ?
La phrase sous-entend que jouer, c’est forcément pour gagner. Mais je rêve parfois du désabusé qui découvrirait qu’il a gagné et ne se donnerait même pas la peine de retirer ses gains. Car seul l’espoir fait vivre, et cela devrait lui suffire. Hélas, cette figure n’existe pas : elle contredirait le principe même du jeu, qui transforme l’imagination gratuite en espoir payant.
On aimerait parfois entendre le speaker ajouter, avec un brin d’honnêteté et de compassion : « c’était imprévisible », « on ne pouvait pas savoir » ou « c’est le hasard, après tout ». Et même oser : « arrêtez de rêver », « arrêtez de gaspiller votre argent ». Mais non. Il préfère s’en tenir au circonspect « il fallait jouer le… ». C’est la sentence qui clôt le débat, qui transforme l’aléatoire en fatalité, le hasard en oubli coupable, la malchance en erreur de calcul, et qui maintient l’illusion que le hasard obéit à des règles, que la chance suit une logique.
Assurément, la phrase sonnera toujours un peu comme un reproche, ou comme une évidence assénée à ceux qui n’ont pas su lire dans les astres. Car, au fond, cette phrase ne fait qu’une chose : elle vous invite à être désabusé pour mieux rejouer. À force de « il fallait jouer le… », ne finit-on pas par oublier qu’il n’y avait, au fond, rien à jouer, sinon l’éternel recommencement du rêve ?
Moi, je m’en fiche. Je ne joue jamais.
H.B.
