« On va pas se mentir »
Il existe des formules qui prétendent nous élever vers la vérité tout en nous enfonçant dans l’imposture. « On va pas se mentir » appartient à cette catégorie d’expressions auto-contradictoires qui polluent nos conversations. Elle surgit désormais partout : du plateau télé au café du commerce, de la réunion de travail au dîner entre amis. Prononcée avec un air de sincérité décomplexée, cette formule est censée rassurer, rapprocher, instiller la confiance ; pourtant, elle trahit une mécanique bien plus complexe, un jeu d’ombres qui mérite qu’on s’y attarde.
L’expression fonctionne comme un sésame rhétorique : celui qui la prononce s’octroie instantanément un brevet de sincérité, comme s’il venait de franchir une frontière invisible séparant le royaume du mensonge de celui de la vérité pure. « On va pas se mentir, ce film est vraiment nul », « on va pas se mentir, cette relation ne mène nulle part », « on va pas se mentir, le gouvernement nous prend pour des idiots ». La magie opère : l’interlocuteur acquiesce, subjugué par tant de franchise.
Car voilà une formule qui annonce forcément quelque chose d’important. Du lourd, de l’authentique, du brut. Mais qui, à y regarder de plus près, suinte l’imposture comme la poignée de main trop ferme d’un politique en campagne. Car celui qui dit « on va pas se mentir » ne peut être qu’un mystificateur soucieux d’être immédiatement rangé du côté des justes, dans le camp des lucides, des courageux, de ceux qui « regardent les choses en face ». Et qui, ne se satisfaisant pas de son escroquerie intellectuelle, tente également de prendre l’ascendant sur son interlocuteur en lui signifiant implicitement que lui, en face, s’il ne peut rien répondre à cette affirmation qui n’attend pas de réponse, c’est peut-être parce qu’il n’en a pas les tripes.
Et c’est là que le paradoxe devient savoureux : cette formule qui prétend nous rapprocher du réel nous en éloigne, en réalité, puisqu’elle le travestit sous les oripeaux d’un langage préfabriqué. Elle prétend sortir la conversation du mensonge pour installer la vérité, mais au fond, elle reconnaît que cette sortie est une exception. On ne dit pas la vérité, on en joue. On ne démasque pas le mensonge, on le redécore avec une étiquette « authenticité ». Sous couvert de sincérité, la formule sert donc à orienter la discussion, à encadrer le discours, à imposer un point de vue, voire à balayer d’un revers toute objection. Elle verrouille le débat, sous forme de consensus forcé. Manipulation douce, elle réduit la complexité des avis à une unique vérité officielle.
À bien y observer, ceux qui utilisent le plus cette expression sont souvent les moins fiables, à commencer par les politiques – et, au royaume de ces tics langagiers, Sarkozy fait figure d’empereur, ce qui n’est pas à son honneur. Les avocats aussi s’en délectent, pour qui la vérité est une niaiserie et le mensonge un art (tiens, Sarkozy est aussi avocat… à l’instar de nombreux politiques). Comme si le fait de la prononcer les dispensait d’être véritablement sincères. La formule devient un paravent commode derrière lequel on peut proférer n’importe quelle énormité en se drapant dans les oripeaux de la franchise. C’est de la manipulation déguisée en grotesque tentative de transparence. Derrière ses airs de sincérité, elle prépare le terrain, drapant son locuteur dans une posture que lui seul considère irréprochable : « Attention, je vais dire quelque chose de vrai, donc tu n’as pas intérêt à m’en vouloir. » Ou comment s’auto certifier honnête pour mieux mentir… Celui qui la prononce se donne le rôle de celui qui ose dire les choses franchement, celui qui fait tomber les masques, qui incarne la vertu de la vérité. C’est un badge moral, une marque de bravoure conversationnelle qui élève celui qui parle au rang de « celui qui dit les choses ». Voilà une façon subtile d’exclure ou de rendre impuissants ceux qui ne participent pas à ce pacte. Dire « on va pas se mentir », c’est se poser juge et partie, c’est imposer une norme tacite de franchise qui ne laisse guère de marge à l’autre.
Mais pourquoi faut-il préciser qu’on ne va pas se mentir ? Parce que, d’habitude, on se ment ? À qui et pourquoi ? À soi, aux autres, par politesse, par lâcheté, par automatisme social ? Vaste débat… Quoi qu’il en soit, cette phrase, censée faire tomber les masques, commence par une confession implicite : le mensonge est notre langue maternelle. Cette logique absurde transforme chaque conversation en tribunal moral où celui qui brandit la formule s’érige en procureur de la sincérité. Il instaure une hiérarchie entre ses propres paroles : celles d’avant, suspectes de mensonge, et celles d’après, estampillées « vérité ».
Admettre d’emblée qu’habituellement, on se ment, voilà une curiosité autant linguistique que sociologique. Car on ne fait pas que déclarer solennellement que l’on va cesser de mentir, tout en avouant implicitement que, jusqu’à présent, on mentait ; pire : on suggère que mentir constitue notre mode de fonctionnement habituel, notre état naturel, et que la vérité représente une exception digne d’être annoncée. Comme si nous évoluions en permanence dans un brouillard de faux-semblants, et qu’il fallait un effort particulier pour en sortir. Non contente de présupposer le mensonge comme un état de fait dominant dans nos échanges, la phrase agit donc comme une sorte d’excuse préalable : « Voici, je te promets qu’avec moi, ce sera différent. » La confession est camouflée en pacte de vérité : elle dénonce l’hypocrisie tout en l’invitant au cœur du dialogue.
Mais qui est ce « on » du « on va pas se mentir » ? Est-ce un comité invisible d’hypocrites endurcis ou un simple reflet de nos petits arrangements avec la réalité ? Remplacer ce « on » par « nous » reviendrait à s’exposer dangereusement : « Nous n’allons pas nous mentir » sonnerait comme un aveu direct d’hypocrisie collective, désignant explicitement le locuteur comme membre assumé d’une communauté de dissimulateurs. Le pronom « on », par son flou référentiel, permet au contraire de diluer la responsabilité dans une généralité commode : on peut toujours prétendre parler des autres, de l’humanité en général, sans vraiment s’inclure. Cette stratégie linguistique offre une échappatoire précieuse : elle autorise le diagnostic lucide sur nos mensonges ordinaires tout en préservant l’illusion que celui qui parle pourrait, lui, faire exception à la règle qu’il énonce.
Et puis, encore et toujours, il y a cette élision du « ne », évaporé comme s’il gênait, qui en dit long sur le rapport désinvolte de notre époque à la langue. Il ne s’agit pas d’un simple accident grammatical, mais d’un marqueur fort de la langue parlée contemporaine. Déjà, on sent le relâchement, comme si le « ne » risquait d’interrompre la course urgente vers la vérité. Parce que dire « On ne va pas se mentir », ça sent l’effort, l’institution, la politesse. Tandis que « on va pas se mentir », ça sent la clope du café du commerce et la lucidité de comptoir, mais aussi notre prétention à la proximité. En massacrant la grammaire, on se donne des airs de copain, on joue la carte de l’authenticité populaire.
Ce qui subsiste de la négation, à savoir le « pas », flotte alors dans un espace intermédiaire, entre contradiction et concession, et cette désinvolture ouvre la porte à une forme d’ambiguïté : dans ce manque syntaxique se niche une complicité qui donne à la phrase son rythme et son poids émotionnel, tout en affaiblissant sa rigueur, ce qui peut arranger…
Cette tournure n’est pas la seule à exprimer l’escroquerie intellectuelle. Dans un registre identique, notre politique en campagne varie parfois son propos, mais toujours avec la même insupportable tonalité : « Pour être honnête », « je vais être franc avec vous », ou même très simplement « franchement ». On aurait préféré la simplicité honnête : « Je pense que… » En disant simplement ce que l’on pense. Ou, mieux encore, assumer le doute, l’ambivalence, la nuance. Mais ça, c’est moins percutant. Moins télévisuel.
« On va pas se mentir » est donc peut-être la plus grande réussite du mensonge moderne : faire croire qu’il dit la vérité. Une pirouette de langage qui, au fond, ne cherche pas la franchise… mais l’effet de style. Elle proclame la sincérité pour mieux la galvauder, revendique l’authenticité pour mieux la singer. Elle prétend libérer la parole tout en l’enchaînant, tout en rappelant que la vérité est une denrée si rare qu’elle doit se négocier en amont. Une sorte de pacte faustien de la conversation, où la sincérité se vend sous conditions, et l’imposture se drape dans les habits de la franchise. Une hypocrisie douce qui, au fond, ne choque personne.
H.B.
