« Il a pris vingt ans, nous, on a pris perpét’ »
On connaît le moment par cœur. On est aux assises : le procès est terminé, le verdict vient de tomber. Les magistrats se sont levés, la cour s’est retirée et la salle, bruissant encore d’émotion plus ou moins contenue, a commencé à se disperser, dans la salle des pas perdus ou sur le perron du tribunal. Après le cadre strict des audiences et la solennité du verdict, les journalistes, micros tendus et caméras en embuscade, guettent les protagonistes. Les réactions sont cueillies à chaud, sur le vif : frémissements ou énervements pour certains, regards fuyants pour les plus taiseux, mots lâchés entre deux silences pour les plus pudiques, ou déballage d’émotions jusqu’alors contenues pour d’autres. Ces derniers sont de bons clients pour des médias voyeuristes. Souvent des proches de la victime, « oubliés » des audiences, qui ne sont là que pour elle, avec rien d’autre à gagner que le difficile espoir de pouvoir « faire son deuil ». Ils ont besoin de s’exprimer, enfin. C’est alors qu’on entend cette phrase, sorte de conclusion écrite d’avance, presque toujours avec la même intonation de colère, légèrement tremblante, toujours indignée, faussement inédite : « Il a pris vingt ans, nous, on a pris perpét’. »
Et là, tout le monde hoche la tête. Les chroniqueurs opinent, les journalistes notent, les téléspectateurs acquiescent. La formule était attendue : elle clôt le drame judiciaire avec une petite touche de tragédie populaire. Un ultime effet de manche venu non plus du barreau, mais du banc des victimes désireuses d’exister dans le sillage du procès. Parce que celui-ci a été un défilé de formules et de stéréotypes : envolées parfois honteusement lyriques des avocats, silences lourds d’un accusé impressionné par l’enjeu, sentences trop solennelles d’une justice pas toujours compréhensive ni compréhensible. Celui qui reste là, hébété, choqué, un peu oublié, veut participer lui aussi. Il veut sa phrase. Il veut le dernier mot. C’est alors que la punchline jaillit, comme une riposte symbolique. Ce n’est ni une réflexion ni une analyse. C’est une manière de ne pas être laissé de côté par la dramaturgie judiciaire, d’avoir aussi son moment d’éloquence, de participer à la tragédie. La formule renvoie, après la justice rationnelle de l’institution, à la justice émotionnelle des victimes, qui préfèrent le pathos à la nuance. Ils aspirent légitimement à un petit peu plus d’humanité…
La formule est belle. En apparence, du moins, car elle contient tout ce que le public attend d’un bon procès : le choc de la douleur, le désespoir d’une famille, la révolte à peine contenue. Elle fait le boulot. C’est la tagline du chagrin moderne : elle claque, elle tranche, elle résume. Elle fait mouche à la télé, ou dans les colonnes d’un quotidien qui cherche la phrase-choc à mettre en gras. Elle est prononcée par une mère, une sœur, un père, les larmes encore ruisselantes sur un visage baigné de colère, la gorge encore nouée par le chagrin. On ne la conteste pas, on ne la discute pas. Qui oserait ? Elle exprime l’indignation autant que la douleur ; elle figure en bonne place au panthéon des phrases qu’on ne peut pas réfuter sans passer pour un monstre.
Et cette apocope – « perpèt’ » au lieu de « perpétuité » –, qui réduit la peine à un mot sec, net… Ce n’est pas juste un raccourci phonétique : c’est un signe de familiarité, un indice d’appartenance au théâtre judiciaire.
Mais, à force d’être répétée, recopiée, recrachée, cette formule est devenue un tic de langage de la médiatisation du deuil. Une formule toute faite, prête à l’emploi : elle a la forme d’un slogan, l’efficacité d’un aphorisme, le caractère impératif d’un adage. Dans l’univers impitoyable de la justice médiatique, il faut du clair, du fort, du poignant. Et surtout, il faut du tout prêt.
Elle dit néanmoins la disproportion de la justice, la douleur inextinguible, l’injustice perçue comme institutionnelle. Elle dit tout, mais elle finit surtout par ne plus rien dire. Car, à force d’être resservie de cas en cas, de fait divers en fait divers, elle perd sa singularité. Elle devient une ritournelle du malheur formaté, une incantation usée.
La phrase est tellement convenue qu’elle en devient pesante, lourde de sous-entendus : « Il a pris vingt ans… mais il ne les fera pas… Alors que nous… » Comble de la cruauté, la langue française contribue à cette confusion des genres, comme si elle avait délibérément voulu partager le mot « peine », par une ambivalence sémantique : l’accusé endure sa « peine » (sanction appliquée à titre d’expiation), tandis que la famille vit éternellement dans la « peine » (douleur, souffrance).
Mais, peut-on vraiment mettre en balance une condamnation judiciaire avec une souffrance intime ? Est-ce que ce sont les mêmes unités de mesure ? L’un fera ses comptes en jours de prison, l’autre en anniversaires manqués. Ce n’est pas la même échelle, ce n’est même pas le même monde. On ne peut pas exiger la peine de mort pour chaque chauffard, chaque agresseur, chaque être humain défaillant. C’est le piège de la formule : elle ne cherche pas la justice, elle réclame vengeance. Elle transforme la douleur en revendication de châtiment éternel. Elle rêve d’un « œil pour un œil, dent pour dent », une vengeance équivalente dont l’humanité ne peut pas se glorifier. De toute façon, rien ne suffira. La vengeance est un plat qui se mange froid… Alors, quand on n’a plus que les mots pour tenter d’exprimer ce besoin de vengeance, et que, justement, ces mots font défaut, on décongèle des expressions toutes faites. Avant le procès, c’est « le crime ne doit pas rester impuni », « il faut que la justice passe », et après le verdict, c’est : « Il a pris vingt ans, nous, on a pris perpét’. » La vérité – mais elle est moins télévisuelle –, c’est que le deuil est injuste, et que la justice ne répare jamais. Ce n’est pas un échange équitable. Ce n’est pas la vie contre vingt ans. Ce n’est pas l’addition d’une souffrance contre la soustraction d’une liberté. C’est un déséquilibre permanent. C’est tragique, mais c’est ainsi. Alors, répéter cette formule comme un slogan ne la rend pas plus juste. Elle ôte aux familles ce qui leur appartient : la dignité d’un chagrin unique, que l’on abîme à force de vouloir le faire entrer dans un moule médiatique.
Alors la phrase circule, passe de bouche en bouche, de procès en procès. Elle s’installe. Elle est devenue une rengaine attendue. Le deuil n’a plus le temps de trouver ses propres mots : il répète ceux qui ont fait leurs preuves. Et c’est peut-être là le plus désolant. Que la peine, déjà incommensurable, n’ait même plus le luxe d’un langage propre. Comme si la douleur elle-même devait s’exprimer par des formules prémâchées.
Le plus ironique, c’est que cette phrase ne choque plus personne, précisément parce qu’elle prétend encore choquer. Elle veut frapper, mais elle tape dans le vide. Elle fait mine de dénoncer l’absurde (vingt ans de prison contre une vie de deuil), mais elle finit par incarner l’absurde lui-même : cette manière qu’a notre époque de réduire la complexité d’une souffrance à un slogan publicitaire, à une réplique de téléfilm judiciaire, à une punchline scénarisée. À force d’être répétée, elle finit par ne plus rien dire. Elle ne contient plus l’indicible. Elle remplace juste ce qu’on ne parvient plus à dire.
Certes, on ne peut pas en vouloir au malheureux qui la prononce. La formule peut énerver, mais on compatit tout de même : on l’a déjà entendue des dizaines de fois, et on continuera de l’entendre, entre deux sanglots saisis par un zoom caméra aussi indécent que nécessaire. Si les grandes souffrances sont souvent muettes, l’indignation l’est rarement, comme si l’ostension pouvait soulager.
Alors, une fois la phrase dite, une fois les caméras éteintes, que reste-t-il ? Et si, pour une fois, on laissait le silence parler à leur place ? Si on n’exigeait pas qu’à chaque procès, une mère s’improvise poétesse de la douleur devant les caméras ? Il n’y a pas besoin de formule pour dire qu’on souffre. Il n’y a pas de bons mots pour dire qu’on a perdu quelqu’un.
« Il a pris vingt ans, nous, on a pris perpét’ » : ce n’est pas faux. C’est juste devenu un peu trop vrai, un peu trop formaté, un peu trop entendu pour nous toucher vraiment.
H.B.
