« Dans la plus stricte intimité. »

« Les obsèques seront célébrées dans la plus stricte intimité », lit-on dans les faire-part ou dans la presse, comme si la mort elle-même exigeait une pudeur particulière. La société s’est entendue sur ce code discret, quasi universel, comme si le deuil avait besoin d’une boîte à outils lexicale : la famille se retranche, les proches se rassemblent, le cercle se resserre. Tout cela paraît d’une logique imparable.

Pourtant, la formule appartient au concert muet des automatismes sociaux, au même titre que « cordialement » en fin de mail ou « bonne continuation » sur un quai de gare. Chacun la reconnaît, mais personne ne la questionne : il faut croire que l’intimité, pourvu qu’elle soit stricte, rassure. Si la locution ne déclenche ni rictus ni œillade complice, elle s’est néanmoins installée dans notre vocabulaire comme un meuble ancien dont on a oublié la provenance mais qui fait partie du décor.

Sa banalité même la rend presque mécanique dans son usage. Trop souvent entendue, elle glisse entre les conversations sans éveiller les esprits. Et pourtant, chaque fois qu’elle est prononcée, elle laisse planer une ambiguïté palpable : on imagine des rideaux tirés, des chuchotements, des regards complices. Mais de quelle intimité parle-t-on ? Celle du cœur, de l’âme… ou d’un tout autre registre ?

C’est que l’expression sonne creux ; elle avance masquée, sans jamais dévoiler ses véritables contours. Qu’est-ce que cette « intimité » funéraire ? Quelques silhouettes en noir, choisies sur un critère invisible – la proximité biologique ou la distance mesurée des convenances ? La « plus stricte », de surcroît, comme si l’intimité pouvait se graduer sur l’échelle de Scoville des émotions, du plus tiède au plus brûlant. Alors que l’on évoque la dernière traversée, au seuil du collectif, soudain on brutalise la collectivité. On célèbre l’union du clan, mais à l’abri des regards, loin des fausses accolades et des souvenirs recyclés à la hâte. Cette intimité n’est pas celle du partage, mais du repli, voire du refus – le refus du spectacle, peut-être, ou, plus subrepticement encore, le désir de sanctuariser l’événement.

Ce « plus stricte intimité » est un chef-d’œuvre d’incongruité moderne : un événement annoncé publiquement… pour mieux affirmer qu’il ne sera réservé qu’à ceux qui n’ont pas besoin d’en être informés. Avec cette phrase, on touche peut-être le climax du paradoxe mondain : annoncer au monde entier que ce moment n’est pas pour lui. Mais comme ça, le monde le saura quand même. La famille ne veut pas de vous, c’est clair, mais elle le dit avec élégance. On vous exclut avec les formes, un brin compassées : une révérence de l’indifférence. Mais c’est notre faute, aussi. On s’est mis à tout ritualiser, tout normer, y compris le chagrin. Alors, on met des mots, des phrases standardisées, pour faire propre, pour faire digne, pour faire discret… en criant bien fort qu’on l’est.

Et c’est là que ça vrille. Parce que la formule, mal fichue, flirte avec le langage de la chambre à coucher, tout en prétendant parler du salon funéraire. Une espèce de glissement sémantique gênant, où l’intimité devient ambiguë, presque moite.

Car, au fond, qu’est-ce que ça veut dire, « la plus stricte intimité » ? On imaginerait plus spontanément une lumière tamisée, une porte fermée, des corps proches, des chuchotements. Un lit défait, peut-être. On est à deux doigts du consentement murmuré, de l’effleurement tremblant d’un film d’auteur français où les personnages font l’amour en silence parce qu’ils sont trop cérébraux pour gémir. Car le mot « intimité » lui-même navigue entre deux eaux sémantiques : il y a l’intimité sociale, celle du cercle restreint, et l’intimité corporelle, celle des corps qui se touchent et se pénètrent. Entre l’enterrement et la petite mort, la frontière linguistique s’avère plus poreuse qu’on ne l’imagine. L’ambiguïté de l’expression est savoureuse. D’un côté, elle suggère la confidentialité, le respect de la vie privée, la pudeur et la mort. De l’autre, elle flirte dangereusement avec le champ lexical du secret partagé, du murmure, du tremblement, du rapprochement, voire de la sensualité. On n’est jamais très loin du malentendu : « dans la plus stricte intimité » pourrait tout aussi bien introduire une confession mortuaire qu’une étreinte charnelle (que la société jugerait coupable ?), allusion à la « petite mort », ce concept poétique de l’orgasme, où l’intimité est explorée dans toute sa vulnérabilité. On « pénètre » l’intime comme on franchit un seuil interdit, avec le mélange d’effroi et d’excitation de celui qui ose. Entre l’enterrement et la petite mort, il y a l’espace ténu d’un soupir : c’est la même bascule, du dedans au dehors, du cri étouffé au rien sans retour.

La formule révèle-t-elle notre rapport schizophrénique au sacré ? Nous voudrions sacraliser la mort en l’entourant d’un halo d’intimité, mais les mots nous trahissent et ramènent inexorablement vers Éros. Cette contamination sémantique n’est d’ailleurs pas fortuite : intimité et mortalité partagent la même charge émotionnelle, la même intensité existentielle. Dans les deux cas, on touche à l’essentiel, on effleure l’indicible. Dire que l’on se retrouve « dans la plus stricte intimité » pour enterrer un proche, c’est paradoxalement évoquer l’exact contraire de la mort : l’étreinte, la fusion, la vie qui pulse. Cette « stricte intimité » convoquerait donc malgré elle tout un imaginaire de transgression et de secret. On « pénètre » dans l’intimité comme on « pénètre » un corps. Le vocabulaire de l’intrusion sexuelle contamine celui du recueillement familial…

Parce qu’on aurait pu dire bien des choses, en somme… : « Les obsèques se tiendront dans le cercle familial », « en toute discrétion », « à huis clos », « en privé, loin des regards », « dans un cadre confidentiel. » Des alternatives sobres, qui évitent l’ambiguïté et laissent moins de place à l’imagination débordante. Mais non, nous persistons à convoquer cette « stricte intimité », comme si nous avions besoin que la langue reste trouble, que les mots conservent leur part d’ombre. Prononcée par un curé, je ne peux m’empêcher d’avancer qu’elle « prêtre » à confusion…

Au fond, cette expression en dit long sur notre rapport à la pudeur. Nous prétendons protéger nos morts du voyeurisme social, mais nous les enveloppons dans un vocabulaire qui fleure bon l’alcôve. Après tout, l’image est plutôt belle : même nos formules de politesse mortuaire gardent un parfum de soufre. Voilà qui est rafraîchissant…

H.B.

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