« Il faut laisser la justice faire son travail. »
On l’entend à chaque scandale, à chaque accusation embarrassante, à chaque soupçon pesant sur un élu, un policier, un ministre, un notable. La formule est dégainée comme un gilet pare-balles. La phrase tombe toujours à pic, sèche, sobre et sentencieuse. Le genre de formule qui ne dit rien mais qui clôt toute discussion. Comme un point final balancé au milieu d’un débat, un bouchon sur la cocotte-minute de l’indignation : « Il faut laisser la justice faire son travail. »
La formule est devenue une sorte de mantra légaliste, lancé avec cette petite tension dans la mâchoire qui dit en langage non verbal : « Je ne répondrai pas à votre question, et vous le savez. Ne me demandez pas de prendre position. » C’est une phrase de fuite. Une planche de salut pour ne pas sombrer dans la polémique. Un bouclier face à la complexité ou au danger d’une instruction inconfortable, l’équivalent verbal du rideau de fer : « Hop, terminé, circulez, il n’y a rien à voir et surtout, surtout, ne posez plus de questions. »
Et tout le monde opine. Parce que qui pourrait être contre ? Formellement, c’est irréprochable. Qui oserait dire l’inverse ? Qu’il ne faut pas laisser la justice faire son travail ? Personne. Mais c’est aussi une élégante façon de botter en touche, de suspendre le débat, de recouvrir d’un manteau de vertu le silence embarrassé de ceux qui savent très bien où il ne faut surtout pas trop gratter.
La phrase n’appartient à personne, mais tout le monde l’utilise. On la trouve dans la bouche d’un accusé faussement confiant, de celui qui sait qu’il faut gagner du temps. Parfois, c’est un avocat qui la prononce ; parfois, c’est un politique, l’air grave, la cravate bien ajustée, qui la lâche pour esquiver la question d’un journaliste inquisiteur ; parfois, c’est le journaliste qui la glisse, par automatisme, quand il ne veut pas prendre le risque de trop en dire.
C’est devenu un leitmotiv chez les politiques habitués des « affaires », la phrase-épouvantail des puissants quand le scandale commence à sentir le brûlé : ce n’est plus une phrase, c’est un extincteur. Dès que les caméras sont braquées, que les micros sont tendus, et que les journalistes posent des questions qui fâchent, la phrase revient inlassablement, tel un disque rayé. « Laissez la justice faire son travail », disent ceux qui veulent s’acheter du silence à crédit. Comme si prononcer cette phrase vous plaçait instantanément du côté des gens raisonnables, posés, équilibrés. Ceux qui savent, mais aussi ceux qui attendent avec une confiance feinte.
Paradoxalement, la phrase sert moins à défendre la justice qu’à éviter d’avoir à s’en mêler, et surtout d’accorder un sursis au justiciable concerné. Cette phrase, c’est l’argument d’autorité de ceux qui n’en ont plus. La formule magique des coupables présumés, des innocents gênés et des institutions qui préféreraient qu’on regarde ailleurs. On l’emploie pour paraître respectueux de l’État de droit, tout en espérant que l’opinion publique, elle, se lasse. Parce que tout le monde sait que la justice est lente. Et c’est bien pratique.
Mais, soyons honnêtes : la justice ne travaille pas dans le vide, elle ne vit pas dans une bulle. Elle a besoin de la société, du débat, de la presse, des contre-pouvoirs. Laisser la justice faire son travail, oui, mais ça ne veut pas dire faire taire tout le monde en attendant que le grand oracle judiciaire rende sa vérité. Parce qu’en attendant, il se passe quoi ? Des pressions, des falsifications, des oublis, des classements sans suite, des non-lieux pour cause de prescription. Pendant que certains « laissent la justice faire son travail », d’autres, souvent, s’arrangent pour que ce travail n’aille pas trop loin. On étouffe des affaires. On freine des enquêtes. On déplace des juges. On requalifie les charges. Et, au bout de quelques années, la justice, toute seule, dans son coin, rend sa décision dans le silence général. Quand plus personne ne s’en soucie. Quand tout le monde est passé à autre chose.
Alors, certes, la justice « travaille » : elle s’entête, elle compile, elle auditionne. Mais, dans l’intervalle, le public oublie. Et celui qui proférait cette punchline judiciaire ? Il est déjà passé à une autre affaire. À un autre plateau TV. À un autre scandale.
Parce que l’autre paradoxe de cette phrase, c’est qu’elle est totalement à géométrie variable. Quand il s’agit d’un ennemi politique ou d’un quidam, la présomption d’innocence devient subitement plus fragile, et les juges soudain bien trop lents. Mais, quand la lumière se tourne vers vous, alors là… Il faut laisser la justice… faire son travail… Et ce « travail », qu’on lui souhaite de faire en paix, ce n’est surtout pas le moment d’en parler. Ni d’avoir un avis. Ni de rappeler ce que disait le même personnage, six mois plus tôt, sur un autre prévenu qui, lui, n’avait pas droit à cette patience démocratique. Et pourtant, c’est la même intonation, le même phrasé, le même hypnotisme…
Alors, oui, il faut laisser la justice faire son travail. Mais il faut surtout ne pas l’abandonner à elle-même. Et arrêter de se dissimuler derrière cette phrase devenue, au fil du temps, l’alibi préféré des lâchetés déguisées, la grande évasion des responsabilités.
H.B.
