« Et une bonne journée ! »

C’est peut-être la plus creuse des politesses automatiques… Il est à peine sept heures du matin. Tu l’entends, déjà, avant même d’entrer dans la boulangerie. Elle plane dans l’air, flottant entre le « Merci, au revoir » et le carillon de la porte de sortie : « Et une bonne journée ! », dit la boulangère, sans même te regarder, avec les yeux inexpressifs de quelqu’un qui a déjà dit ça une trentaine de fois depuis six heures du matin, avec la même fausse chaleur que la poignée de main d’un député sur le marché ou le sourire désabusé d’une standardiste neurasthénique.

Ce n’est pas une phrase, ce n’est même pas de la gentillesse. Encore moins un souhait ou une réelle marque d’attention, mais une incantation commerciale. C’est un bruit de fond – juste un bruit social, sans âme, lâché comme un réflexe pavlovien. Une sorte de formule magique de pacotille qui sert à conjurer le malaise de l’interaction minimale. Tu n’es plus un client, pas même un consommateur, mais une simple silhouette dans un système transactionnel bien huilé. On ne s’adresse pas à toi : on récite devant toi une formule qui n’est qu’une politesse de supermarché discount.

Soyons honnêtes : personne ne la pense, personne ne l’écoute, personne n’y répond vraiment. On la reçoit comme on reçoit un ticket de caisse : machinalement, sans y jeter un coup d’œil. Elle ne sert qu’à remplir le silence entre le rendu de la monnaie et la porte. La formule est pratique : elle remplit le vide existentiel entre deux automatismes du quotidien. La phrase est dite, balancée, presque dégorgée. Parfois même lancée avant la fin de la transaction, alors plus personne n’y prête attention.

Le plus souvent, elle est prononcée sur un ton étrange, monocorde, mi-chantant, mi-robotique. Un ton de fausse joie, une sorte d’allégresse professionnelle formatée accompagnée d’un sourire vocal sous Lexomil.

Car, non, la boulangère ne me souhaite pas une bonne journée : elle me balance une formule vidée de son sens, qu’on récite comme on dirait « bonjour », « à vos souhaits », « merci de patienter », ou « à plus » à quelqu’un qu’on n’a pas envie de revoir. Un mécanisme de courtoisie automatique. Le genre de phrase qu’on dit non pas pour l’autre, mais contre le malaise du silence, et que personne n’écoute, même pas celle ou celui qui la prononce. C’est de la politesse automatisée. Le point d’orgue insupportable d’une société où tout le monde veut paraître gentil, mais où personne n’est sincère.

Et que dire de ce petit « et » qui commence la phrase ? Grammaticalement, il devrait venir compléter une autre proposition, et pas seulement mon achat… Alors, ai-je raté quelque chose avant ? Était-ce une ellipse mystérieuse, le reste d’un discours effacé par l’habitude ? Peut-être « Vous voilà avec votre baguette, votre monnaie… et une bonne journée ! » ? Mais non, il agit comme un connecteur logique qui signale la répétition d’un rituel, un marqueur de routine qui transforme ce qui devrait être un souhait bienveillant en une étape de plus dans une séquence prévisible, comme s’il s’agissait d’une case à cocher sur une liste de tâches.

Placé au début, ce petit « et » fait tout basculer : c’est une escroquerie syntaxique, un parasite discret mais fatal qui nous sort de l’humain pour nous faire basculer dans le comptable, le mécanique. Il anesthésie la spontanéité, transforme la phrase en une routine automatique et froide, loin de la simplicité chaleureuse d’un simple « bonne journée ! », qui, lui, peut encore résonner comme un vœu sincère, un instant de vrai contact. Il transforme ce qui devrait être la formulation d’un souhait en conclusion d’équation, en résultat de calcul. On passe de l’humain au mécanique, du poétique à l’arithmétique, de l’empathique au mathématique. Ce « et » fait de nos au revoir des additions comptables : transaction + politesse = bonne conscience. Loin, bien loin de la poésie du simple « Bonne journée ! », lancé comme une bénédiction sincère, un vœu authentique, une dernière attention portée à l’autre avant qu’il ne disparaisse dans le flot de la ville.

« Bonne journée ! », sans le « et », c’est un souhait ; « Et bonne journée ! », c’est une formalité ; « Et une bonne journée ! », c’est une formule de caisse enregistreuse qui sonne comme une injonction au bonheur : on t’ordonne d’avoir la décence de sourire au destin. Mais quelle « bonne journée », au juste ? Celle où mon train aura deux heures de retard et mon rendez-vous une heure d’avance ?

Cet ordre, on le reçoit, qu’on le veuille ou non. Que l’on parte à un enterrement ou à un rendez-vous amoureux, c’est pareil, toujours le même refrain, qui sonne comme une bénédiction forcée : « Fais en sorte qu’elle soit bonne, hein. Maintenant, c’est ton problème. »

Alors, pourquoi pas aussi : « Et un bon week-end ! », « Et une bonne santé ! », « Et une belle retraite ! », « Et la paix dans le monde ! » pendant qu’on y est…

Pourtant, il existe mille façons plus justes, plus adaptées de prendre congé. « Bon appétit ! », glissé avec un sourire complice à celui qui achète sa baguette à la boulangerie. « Bon courage ! », murmuré avec empathie à celle qui se procure du Doliprane, le front soucieux, à la pharmacie. « Bonne soirée ! », lancé avec un clin d’œil approbateur à celui qui en ressort avec une boîte de préservatifs. Chaque situation mérite sa formule, chaque rencontre son adieu personnalisé. Voilà qui rendrait nos échanges moins robotiques, plus humains.

Mais surtout, cette phrase de circonstance mériterait d’être prononcée sur le ton qui convient, adaptée à l’instant. Car même un banal « Bonne journée ! » peut se décliner de mille nuances, à la manière de la tirade du nez, dans Cyrano de Bergerac. Enjoué pour celui qui a pris le temps de discuter. Chaleureux pour cette dame âgée qui prend son temps, seule. Sincère pour cette mère de famille pressée entre deux obligations. Compatissant pour celui qui traîne les pieds, l’air abattu. La même formule, mais avec mille intonations possibles.

Alors, parfois, il me vient l’envie de répondre : « Quoi, une bonne journée ? » Et même : « Non merci, pas aujourd’hui. » Mais je me tais. Parce que ce serait cruel, parce que la boulangère n’y est pour rien. Parce que, finalement, on ne peut rien lui reprocher. C’est poli, c’est aimable, c’est gentil. Trop gentil, certes, mais tout de même gentil, même si la gentillesse obligatoire a quelque chose d’un peu dérangeant, presque violent. Comme un sourire forcé. Mais, comme la boulangère, nous sommes tous prisonniers de ces petits automatismes sociaux qui nous donnent l’illusion d’avoir interagi alors qu’on a juste coché une case de politesse, de savoir-vivre en société. Alors, pauvre victime de cette phrase zombifiée, par réflexe, par soumission, je réponds avec la même absence d’âme : « Vous aussi. » Et nous voilà quittes. Parce qu’on n’a pas le choix. Parce que refuser de jouer, c’est provoquer un bug dans la matrice. Ne pas répondre, c’est mettre un coup de pied dans l’ordre trop bien établi. Alors je fais semblant et je renvoie l’ascenseur de la politesse. Je sais qu’elle n’a pas écouté. Je sais qu’elle a déjà enchaîné sur un autre client à qui elle balancera le même « Et une bonne journée ! », avec la même conviction que Siri quand elle dit « Je ne comprends pas votre demande » ou que mon GPS quand il m’ordonne de tourner à droite. Je décline ses injonctions avec délectation et je vais où bon me semble. L’homme est libre, et je revendique le droit sacré de me perdre et de goûter l’enivrant vertige de l’égarement. Mais il faut rester courtois.

Alors oui, continuez. Souhaitez-nous de bonnes journées. Mais n’espérez pas qu’on y croie.

H.B.

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