« C’est que du bonheur ! »
On l’entend partout : dans les maternités, sur les plateaux télé, dans les salons, à la machine à café, dans les salles d’attente, dans les dîners, dans la bouche de gens contents, satisfaits, apparemment comblés, qui donnent tous l’impression d’avoir atteint la béatitude ultime et inventé l’allégresse : « C’est que du bonheur. » Cette petite phrase agit comme un sésame langagier, destiné à transformer toute expérience, aussi banale soit-elle, en un instant de félicité absolue.
A priori, la formule semble d’une simplicité évidente, et, d’ailleurs, tout le monde en saisit immédiatement le sens, tellement elle est entrée dans le paysage linguistique populaire. Mais, pour qui s’y arrête un instant, la phrase est bancale, tordue, incomplète, bizarre. Car, si l’on décortique grammaticalement cette pépite langagière, la notion de plénitude y est totalement absente. Et c’est même l’inverse qui est exprimé, par la locution restrictive « ne… que », elle-même simplifié par ellipse du « ne » pour donner finalement « que »… Pour un étranger qui tenterait de comprendre la phrase, c’est l’arrachage de cheveux garanti… Car, « c’est que du bonheur », littéralement, signifie plutôt : « C’est seulement du bonheur »… Or, la phrase qui rendrait assurément le mieux compte de l’intention de son locuteur serait bien : « C’est un bonheur absolu ! » Ou, plus complet : « Ce n’est pas que du bonheur ! »… Sous-entendu : c’est beaucoup plus. Mais qu’y a-t-il au-delà du bonheur ? Le nirvana… ?
Mais voilà, ce tour est certainement jugé trop guindé, trop littéraire, en tout cas pas assez populaire. Alors on simplifie, on tord, on malaxe la langue jusqu’à obtenir cette contraction populaire qui déroute par son détournement langagier. Exit le « ne » de la négation restrictive, et même le « ne… pas ». Habituellement, chez tous les pressés ou les pseudo-intellectuels qui se veulent proches du peuple, seul le « ne » est omis : « On va pas s’mentir, alors j’vais vous dire, M’dame Chabot », disait Sarkozy pour se rapprocher d’un électorat qu’il courtisait avec des manières grammaticalement indécentes, des réponses à des questions qu’il prenait la peine de se poser à lui-même à voix haute, des phrases ultracourtes, un usage immodéré du « on » (qui est un con…), et donc cette manie de ne pas prononcer le « ne » de la négation « ne… pas ». Voilà bien la magie de l’usage populaire : l’économie de mots, la préférence pour la fluidité, quitte à sacrifier la rigueur grammaticale. Sarkozy a fait des émules, tous aussi soucieux les uns que les autres de se donner un genre « proche du peuple », tels les Wauquiez et consorts, biberonnés aux tics de langage sarkozystes, et coupables d’un mimétisme aussi ridicule que stupide.
Le « que » de « c’est que du bonheur ! » est un donc faux ami : il prétend enrichir la phrase, mais il ne fait que la rendre plus pauvre, plus mécanique, tout en trahissant la volonté – touchante, parfois maladroite – de donner à la banalité un air de fête. La langue populaire bricole, invente, parfois dérape, mais elle fait souvent mouche.
Le résultat ? Une imposture linguistique… Une phrase qui ne signifie pas ce qu’elle prétend dire, mais que tout le monde comprend quand même. On n’est pas dans la langue des livres, mais dans celle des plateaux télé, des émissions populaires, des discussions familières. On veut montrer que l’on maîtrise l’art de la formule, quitte à bricoler la syntaxe. L’expression donne l’illusion d’une formule raffinée, alors qu’elle n’est qu’un raccourci syntaxique, une négation oubliée, un vernis de sophistication qui craque dès qu’on y regarde de plus près. C’est un peu la cravate sur le t-shirt : on sent la volonté de bien faire, de rehausser le propos, mais le résultat est bancal.
Alors, tant pis pour Molière, et bonjour Patrick Sébastien. Car c’est bien à l’animateur vedette que nous devons la popularisation de cette formule devenue aussi incontournable qu’un refrain de Sardou un soir d’élection. Patrick Sébastien a réussi ce tour de force : transformer une expression banale en marque de fabrique, en signature sonore. Preuve de son succès, ses imitateurs s’en donnent à cœur joie, singeant cette intonation si particulière, ce débit de mitraillette joyeuse qui transforme n’importe quelle platitude en moment d’extase collective. « C’est que du bonheur ! », scandé avec cette emphase caractéristique, est devenu le symbole même d’une certaine France du divertissement. Alors on la sort à toutes les sauces : naissance, mariage, déménagement, promotion, même quand tout va de travers. Comme si le simple fait de la prononcer pouvait conjurer le sort.
Mais attention : cette phrase n’est pas innocente. C’est le slogan non officiel de toutes les galères socialement valorisées. Avoir un enfant, même si tu angoisses et ne dors plus ? « C’est que du bonheur ! » Se marier, même si tu doutes tous les jours ? « C’est que du bonheur ! » Retaper une maison en ruine à l’huile de coude, même si tu as complètement sous-estimé le volume de travail ? « C’est que du bonheur ! » Il ne faut jamais se plaindre, parce que se plaindre, ce n’est pas très engageant. Alors on sort cette phrase magique. On se cache derrière. On dit « c’est que du bonheur ! » comme on dirait « tout va bien ! ». C’est la camisole syntaxique du bonheur.
Bien sûr, personne ne contestera qu’il est plus agréable d’être en présence de personnes positives, constructives voire ambitieuses, qu’en compagnie de véritables rabat-joie, pessimistes et négatifs, mais il existe aussi un revers de la médaille, une atténuation sourde qui ne se dit pas, une nuance que l’on n’ose pas apporter. Car la phrase est trop artificielle pour sonner vrai, et la formule révèle surtout notre époque et son injonction à l’optimisme de surface, ce positivisme de façade qui refuse d’appeler un chat un chat. Elle trahit notre vision tunnel du bonheur, cette croyance qu’il suffit de nier les aspects négatifs pour qu’ils disparaissent. La fuite en avant vers la joie artificielle est parfois plus tentante. Alors on comprend que la formule peut réjouir autant qu’agacer : si elle traduit un bonheur total, elle est aussi un joker bien pratique pour clore une conversation, pour masquer un malaise, pour interdire la nuance… ou simplement pour meubler le vide. Et si tu oses, toi, dire que non, ce n’est pas que du bonheur, que c’est aussi un peu de galère, un peu de fatigue, un peu de solitude, tu passes pour un monstre d’ingratitude. Un râleur toxique. Parce que cette phrase est un piège moral. Elle est là aussi pour empêcher de dire la vérité. Elle transforme toutes les expériences humaines – même les plus douloureuses – en conte de fées. Mais le bonheur, justement, n’est jamais pur. Il est bancal, inachevé, insaisissable. Il ne se laisse pas résumer en cinq mots mécaniques. Le dire ainsi, c’est le réduire. En ce sens, la formule n’exprime pas une émotion, elle joue un rôle social. Elle rassure l’entourage. Elle fait taire les doutes. Elle signe la fin du débat. En son for intérieur, chacun sait que la vérité mérite d’être nuancée, mais les aspects positifs éclipsent tellement les côtés négatifs que personne ne vous en voudra de balancer cette formule un peu magique aux allures de mantra.
Car l’absurdité réside précisément dans cette vision simpliste : peut-on vraiment qualifier de « que du bonheur » une situation qui mélange indéniablement joies et tracas ? Cette expression révèle notre fâcheuse tendance à la pensée magique, au déni sélectif qui refuse de voir la complexité du réel, et qui porte à croire qu’il suffit de nier les aspects négatifs pour qu’ils disparaissent. Parce qu’au fond, ce « c’est que du bonheur ! », c’est l’équivalent positif du « on fait aller ». Mais avec un sourire obligatoire en prime. Alors, à tous ceux et celles qui continuent à le répéter, on pourrait rétorquer qu’ils feraient mieux d’avouer que c’est « un peu » du bonheur, mais pas « que », soyons honnêtes. Ou, plus précisément, que « c’est merveilleux, avec quelques bémols. » Ou même, plus nuancé : « C’est un vrai bonheur, avec ses hauts et ses bas. » Des phrases honnêtes qui embrassent la réalité dans sa totalité plutôt que dans sa version édulcorée. Ou encore, très honnêtement : « Ce n’est pas facile tous les jours, mais il y a des bons moments », « c’est épuisant, mais ça vaut le coup », « c’est un vrai défi, mais je m’accroche. » Mais ce serait trop long à dire. Alors on se contentera de sourire et de dire, comme tout le monde, sans la moindre subtilité ou nuance émotionnelle : « C’est que du bonheur ! »
Au fond, cette phrase festive, bruyante, rassurante, mais terriblement répétitive, on la chante, on la crie, on la moque, mais on continue de l’utiliser, comme une rengaine dont on ne sait plus très bien si elle nous fait rire ou pleurer. Finalement, c’est peut-être ça, le vrai bonheur : ne plus avoir à entendre cette phrase. Comme Christophe Maé et son répétitif, mièvre et énervant « il est où le bonheur ? » Assurément à la fin de la chanson, quand il se tait.
H.B.
