« En toute bienveillance »

Il y a des expressions qui fonctionnent comme des avertissements déguisés. « En toute bienveillance » fait partie de ces formules perfides qui, sous les dehors de la sollicitude, annoncent invariablement le temps des massacres et des exécutions sommaires, mais délicatement accompagnés d’une petite tape sur l’épaule. Car, une fois le label « bienveillance » apposé, tout devient permis. On peut critiquer, humilier, détruire en toute impunité : c’était pour le bien de la victime. La bienveillance devient ainsi l’alibi parfait de la cruauté, un paravent moral à toute épreuve.

À ce titre, elle est la petite sœur de « avec tout le respect que je vous dois » : la phrase est une introduction polie, mais elle prépare l’auditeur à recevoir un coup (bas…). Voilà une façon d’endormir la conscience morale de celui qui écoute, avec cette assurance feinte que tout va bien se passer – du moins sur le plan des intentions –, alors même que la tonalité derrière la phrase est celle de la mise à mal. Mais elle recèle une nuance aussi ténue que primordiale : ici, la bienveillance n’est pas due –comme le respect que l’on « doit » –, elle est posée comme postulat.

Elle est aussi la petite sœur de « en vrai », car pourquoi avoir besoin de le préciser ? Cela suppose que le reste du temps, nos paroles ne sont pas bienveillantes, ou du moins pas assez pour que l’on se passe de l’affirmer. Comme si la bienveillance était une posture exceptionnelle, une faveur accordée à l’interlocuteur, et non une norme relationnelle. Avec cette formule, on affirme littéralement que l’on est quelqu’un de foncièrement bon. Mais qui peut y croire ? Personne…

Enfin, comme les précédentes, la formule s’est installée partout et se répète à l’infini : en réunion, lors d’un entretien d’évaluation, ou même entre amis. Quelqu’un vous regarde droit dans les yeux, adopte cette expression de compassion étudiée, et, comme on dépose une main compatissante sur une épaule, lâche le fatidique : « En toute bienveillance, je dois te dire que… » S’ensuit immanquablement un massacre en règle de votre ego, de vos compétences ou de vos choix de vie. Le règlement de compte est aussi cinglant que l’approche était feutrée, mais rassurez-vous : c’était bienveillant.

D’ailleurs, observez attentivement : jamais personne n’utilise cette expression pour annoncer un compliment. On ne dit pas « En toute bienveillance, tu es formidable » ou « En toute bienveillance, ce projet est excellent ». Non, la formule sert exclusivement de préambule aux mauvaises nouvelles, aux critiques assassines et aux remises en cause existentielles. « En toute bienveillance » est devenu le « sans vouloir vous vexer » de la génération « management positif ».

En fonctionnant comme une absolution préventive, l’expression camoufle une forme d’hypocrisie sociale autorisée : en déclarant sa bienveillance, on s’autorise paradoxalement à être cruel. Si l’expression sert de préservatif moral, elle protège l’agresseur, mais pas l’agressé : elle capture cette inversion perverse où la formule sert d’abord à dédouaner celui qui l’emploie plutôt qu’à protéger celui qui va en pâtir. Ainsi, l’orateur évite l’étiquette du méchant, du critique destructeur ou du rancunier, et instaure un rapport de force déguisé, où il peut jeter l’opprobre tout en se déclarant au-dessus du reproche. On peut balancer une salve, critiquer sans appel, tant que c’est fait en toute bienveillance. La bienveillance devient alors un passe-droit moral, une carte blanche à l’indélicatesse.

Cette construction grammaticale est résolument moderne. « En toute bienveillance », comme « en toute transparence » ou « en toute humilité » : ces formules creuses prolifèrent dans la « novlangue » contemporaine, transformant chaque conversation en grand-messe de la vertu proclamée. On ne communique plus, on fait du théâtre moral. Car habituellement, la bienveillance est une vertu discrète : elle se manifeste par des actes, pas par des annonces. On ne déclare pas sa bienveillance, on la pratique. Mais nous avons inventé la bienveillance à l’américaine : flashy, revendiquée, estampillée. Une bienveillance qui s’affiche comme un label bio sur un paquet de quinoa. « Regardez-moi, je suis bienveillant ! Mes critiques sont équitables ! Mes reproches sont éthiques ! »

Cette autosatisfaction est dérangeante : la phrase érige celui qui la prononce en gardien des intentions pures, au-dessus de la mêlée, comme si la forme pouvait effacer la violence du fond. À moins que cette expression ne révèle une mécanique un peu perverse, qui inviterait à penser que la bienveillance n’est jamais un postulat de base, mais qu’elle fait l’objet d’un effort, d’une concession, d’un calcul. Ce n’est pas l’état normal, mais une exception, une sorte de condition spéciale qui vient « autoriser » une parole difficile, participant ainsi à un effort de « communication positive »…

Au fond, « en toute bienveillance » constitue l’exact contraire de ce qu’elle prétend incarner. C’est la formule de la méchanceté qui s’ignore, de la cruauté qui se prend pour de la bonté. Elle transforme instantanément la plus féroce des critiques en caresse maternelle, et, le plus savoureux, c’est que ceux qui l’emploient sont sincèrement persuadés de leur générosité. Nous avons réussi à industrialiser la compassion, à normaliser l’hypocrisie et à breveter l’empathie. Chapeau bas, en toute bienveillance.

H.B.

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