« Avec tout le respect que je vous dois »
C’est l’antiphrase la plus polie de la langue française. Formule mondaine par excellence, elle amorce les hostilités sous couvert d’élégance. Car, quand quelqu’un commence sa phrase par « avec tout le respect que je vous dois », il fait usage d’une formule de transition qui signifie que ce qui va suivre va consister en une critique, une contradiction, voire une moquerie, mais qu’on va la servir assez poliment pour que l’on ne puisse pas lui reprocher d’être grossier. Il s’apprête donc à dire exactement l’inverse de ce qu’il énonce : quelque chose de désobligeant, d’un peu violent, mais avec un semblant de respect de l’interlocuteur et surtout des convenances. Sous ses airs compassés, cette locution résume donc la faillite diplomatique du langage : elle est une tentative désespérée de dire une vérité désagréable sans la violence de la sincérité. Elle illustre le génie hypocrite de la communication : nuire proprement, blesser sans se salir, gifler en gants blancs. Le respect devient un bouclier moral derrière lequel on se retranche pour mieux agresser.
Observons le contexte d’énonciation de cette formule. Généralement, elle survient à un moment bien précis : quand la tension monte, quand les avis divergent, quand quelqu’un s’apprête à dire quelque chose qui risque de faire exploser le consensus fragile sur lequel repose la civilité bourgeoise. Ainsi, dans une réunion, elle précède la démolition d’un argument ; dans un débat radiophonique, elle annonce une pique ; dans la bouche du salarié, elle dissimule la rage contenue. Le plus souvent, elle est prononcée avec un petit froncement de sourcils, une inflexion étudiée, comme pour amortir le choc à venir : « Avec tout le respect que je vous dois… [petit temps de respiration dramatique], vous êtes complètement à côté de la plaque. »
Voilà donc une merveilleuse soupape de sécurité rhétorique : on prend sa respiration, on prononce ces mots magiques, et, hop, on peut faire savoir à l’interlocuteur qu’il est idiot, naïf, malhonnête ou simplement mal informé, tout en prétendant le respecter infiniment. Parce qu’une fois que l’on a énoncé « avec tout le respect que je vous dois », on a posé les fondations d’une plausible dénégation. Si l’interlocuteur proteste, on peut toujours rétorquer que l’on a dit « avec tout le respect », que l’on n’a pas été agressif et que l’on a juste exprimé un avis différent… La formule fonctionne comme une assurance contre l’accusation de grossièreté, comme une forme d’autoprotection légale. Dire « avec tout le respect que je vous dois » avant de critiquer quelqu’un, c’est laisser une trace écrite ou audible du fait que l’on n’a pas été agressif, que l’on a essayé d’être courtois. C’est se protéger contre d’éventuelles accusations d’incivilité, de harcèlement moral, de manque de respect.
Ce qui est étonnant, c’est que cette formule fonctionne simultanément à deux niveaux : elle est censée signifier la sincérité (« Je dis cela avec respect ») tout en véhiculant son exact contraire (« Je dois préciser que c’est respectueux, donc ce ne l’est probablement pas »). Et c’est précisément ce qui rend cette phrase si redoutable : c’est qu’elle neutralise toute riposte. Comment répondre à quelqu’un qui vous « doit du respect » ? Le contredire, c’est risquer de passer pour ingrat. L’ignorer, c’est admettre la hiérarchie implicite qu’elle installe. C’est un piège syntaxique : le respect est posé comme une dette morale, et celui qui le reçoit devient son créancier. Or, on ne discute pas avec un créancier : on se tait. La formule est donc diaboliquement efficace. Elle permet de contourner la hiérarchie, de court-circuiter le respect dû à la position, de traiter d’égal à égal quelqu’un à qui l’on est techniquement soumis.
Car ceux qui la profèrent lui trouvent une certaine forme d’élégance, soi-disant parce que, dans un monde où l’on « dit ses quatre vérités » à tout-va, où l’on confond franchise et violence, il y aurait quelque chose de presque délicat dans cette façon de glisser le coup de griffe. La sonorité est noble, telle une tournure ancienne qui fleure bon la hiérarchie et les salons d’autrefois. L’expression sent la révérence du XVIIe siècle, la distance mesurée, le rang à préserver. On imagine presque une scène de cour, assaisonnée d’un soupçon d’étiquette. Mais à notre époque égalitaire et saturée de susceptibilités, elle sonne faux. Ce respect n’est plus dû : il est négocié. Et souvent, il n’en reste plus grand-chose. Alors, la formule devient ce qu’elle a toujours été : une transition hypocrite, une passerelle vers l’injure élégante. C’est le sceau de la politesse sur la lettre d’insulte. Car la phrase n’est pas une déclaration d’estime, mais bien un avis de tempête : on pressent le vent du sarcasme, la grêle de reproches, la bourrasque de condescendance. Il s’agit bien d’une politesse qui ne vise pas à préserver la relation, mais à légitimer la transgression. En ce sens, elle rappelle la célèbre formule attribuée à Napoléon Bonaparte à propos de Talleyrand : « De la merde dans un bas de soie. » Dans les deux cas, on retrouve la même logique : un habillage élégant, respectueux ou mondain, qui dissimule mal une violence symbolique ou un mépris assumé. Le bas de soie, comme la formule de respect, ne sert pas à adoucir réellement le propos, mais à le rendre socialement acceptable, voire stratégiquement plus efficace.
Voilà pourquoi la formule génère tant de malaise. Elle oblige l’interlocuteur à accepter l’inacceptable en le présentant comme acceptable. Elle transforme le conflit en simulation de concordance. La formule courtoise de début ne change rien au caractère profondément agressif de la phrase, mais elle crée un paravent de respectabilité. Elle permet au locuteur de se dire qu’il a été courtois, qu’il n’a rien à se reprocher, tout en ayant clairement blessé ou insulté son interlocuteur.
La formule aurait donc quelque chose de délicieux, surtout dans son ambivalence. Car tout dépend du ton : si elle est dite avec trop de douceur, elle trahit le sarcasme, mais si elle est trop sèche, elle avoue la rancune. Dans les deux cas, l’interlocuteur comprend : le respect, ici, n’est qu’un vœu pieux. Parce que soyons honnêtes : « Avec tout le respect que je vous dois » ne signifie jamais ce que les mots semblent prétendre. Personne, en prononçant cette phrase, ne pense réellement qu’il est empli d’un profond et sincère respect pour son interlocuteur. Non. Ce qu’elle signifie réellement, c’est : « Avec tout le respect que j’essaye désespérément de garder pour vous avant de vous dire quelque chose de profondément désagréable. »
Le paradoxe tient dans le « tout », car il ne reste souvent plus une miette de respect : « Tout le respect » évoque donc un compte émotionnel déjà vidé par les maladresses ou l’arrogance de l’interlocuteur. Et puis il y a ce très mathématique « que je vous dois »… Car combien vaut ce respect, au juste ? Et se mesure-t-il, comme on jaugerait de l’estime que l’on porte réellement à l’interlocuteur, et qu’on juge bon de lui en avouer honnêtement la quantité ? On dirait presque que le locuteur se permet d’évaluer le respect en fonction de ce que mérite vraiment l’interlocuteur. Pire, ce « que je vous dois » exprimerait l’idée qu’il existe un minimum syndical obligatoire, une quantité minimum pour rester respectueux, mais qu’on n’en donnera pas une once de plus. Quand la goujaterie s’associe à la mesquinerie…
La vérité, c’est donc que ces formules révèlent une profonde hypocrisie du rapport social. La hiérarchie, les conventions, les rapports de pouvoir imposent que l’on filtre, que l’on tamise, que l’on enrobe nos pensées réelles dans du papier-cadeau rhétorique. Qu’en penser : est-ce un bien ou un mal ? Entre les deux, le cœur balance… Alors, plutôt que de traverser ce fossé, plutôt que d’admettre simplement que l’on pense que l’autre se trompe, on utilise ces formules de transition qui prétendent créer une zone de confort où l’honnêteté devient possible, où l’on peut dire les choses difficiles « avec respect ». Il existe d’ailleurs des variantes tout aussi délicieuses : « sans vous manquer de respect », « loin de moi l’idée de vous offenser », « je ne veux pas vous mettre en cause, mais… », ou encore le non moins prophétique « en toute bienveillance », qui apporte quelques nuances traitées un peu plus loin dans ce recueil… Sauf que cette zone de confort n’existe pas. Ou plutôt, elle n’existe que dans l’imaginaire de celui qui prononce la phrase. Parce que l’interlocuteur, lui, a compris. Il sait très bien que « avec tout le respect que je vous dois » est un préambule à une critique. Il sent pointer la vacherie sous le maquillage de la courtoisie. Et même si la critique qui suit est exprimée de manière contrôlée et polie, le message reçu, c’est : « Je vous dis une chose méchante, mais je la dis délicatement pour que vous ne puissiez pas vous en plaindre. »
Imaginons un instant un monde dans lequel les gens diraient la vérité sans ces formules de transition. Où l’on oserait simplement dire : « J’ai un avis différent sur cette question », « Je comprends votre position, mais voici pourquoi je ne la partage pas… », ou encore « Je pense que vous vous trompez sur ce point », mais sans ajouter « avec tout le respect que je vous dois ». Où l’on accepterait que la contradiction soit une forme de respect, pas son contraire. Ces formulations auraient le mérite de la clarté, de l’honnêteté. Elles ne camoufleraient pas la critique sous un déguisement de politesse. Elles diraient les choses sans ce subterfuge hypocrite. Mais elles n’offriraient pas ce vernis de respectabilité – ce sentiment illusoire de « sécurité sociale » – que procure « avec tout le respect que je vous dois ».
Ce monde idéal existe, d’ailleurs, dans certains espaces : entre amis proches, entre gens qui se font confiance, entre individus qui ne craignent pas que leurs désaccords ne détruisent la relation. Là, on peut dire les choses franchement, sans ces garde-fous verbaux. Et c’est souvent plus respectueux, paradoxalement. Mais dans les espaces sociaux codifiés – médias, travail, politique, administration –, tout cela n’est pas possible.
La phrase est donc devenue une forme de code, une sorte de signal qui permet aux gens de fonctionner à l’intérieur de rapports sociaux qui ne seraient autrement pas tenables. Elle permet au subalterne de critiquer sans risquer son emploi. Elle permet à l’invité d’exprimer poliment son désaccord sans offenser l’hôte. Elle permet au citoyen d’exprimer son indignation sans être accusé d’agressivité. Elle lubrifie les rouages de la domination sociale en les enrobant de courtoisie fictive.
Et nous l’acceptons tous. Nous comprenons immédiatement que la vacherie arrive, et nous l’attendons patiemment. Et une fois qu’elle est exprimée, nous faisons comme si de rien n’était. On a été respectueux, finalement. On a dit les choses poliment. Tout va bien, sauf que ce n’est pas vrai. Tout va mal. Ce n’est pas respectueux. Ce n’est pas poli. C’est une comédie où tout le monde joue son rôle, où chacun prétend croire à la fiction.
Et malgré tout, nous continuerons de l’utiliser. Parce que c’est la seule arme que nous ayons pour naviguer sur ce monde étrange où il faut blesser poliment, critiquer gentiment, détruire délicatement…
H.B.
