« Je ne vous cache pas que… »

Elle surgit dans les discours politiques, les interviews télévisées, les réunions professionnelles : « Je ne vous cache pas… que la situation est préoccupante. » Celui qui prononce cette formule, avec la fausse désinvolture de celui qui s’apprête à vous livrer un secret, se drape dans les atours de la transparence, se pare des vertus de la franchise, affiche son refus du mensonge et de la dissimulation. « Regardez-moi, semble-t-il dire, je suis de ceux qui disent les choses, qui n’ont rien à cacher, qui jouent cartes sur table. » Mais il y a dans cette expression quelque chose de paradoxal : elle prétend abolir le secret tout en rappelant son existence. Elle affirme la franchise tout en l’encadrant. C’est la sincérité mise entre guillemets, mais une sincérité annoncée est déjà suspecte. Car la promesse de sincérité trahit une stratégie : si celui qui la prononce éprouve le besoin de préciser qu’il ne dissimule rien, c’est bien qu’une dissimulation est possible, sinon probable. La phrase se présente donc comme une ouverture, mais elle est d’abord une mise en scène.

Ainsi, « je ne vous cache pas » appartient à cette catégorie agaçante des formules auto-contradictoires, ces expressions qui prétendent faire le contraire de ce qu’elles font, qui affirment une chose tout en la niant. À chaque fois, le locuteur, sous des airs de transparence, fait mine de lever un voile qu’il a lui-même posé. Et c’est là que réside toute l’habileté – et toute la perversité – de cette formule. En disant « je ne vous cache pas », on suggère implicitement qu’on pourrait cacher, qu’on aurait peut-être des raisons de cacher, mais qu’on fait le choix noble et courageux de ne pas le faire. C’est s’attribuer le mérite de la transparence pour quelque chose que l’on était de toute façon en train de dire. C’est s’auto-décerner une médaille pour avoir fait ce qui aurait dû être la norme : dire ce qu’on a à dire. Les plus lucides – ou les moins naïfs – y verront moins la sincérité que le désir d’en être crédité.

Sur le plan rhétorique, nous avons affaire à une prétérition, figure de style aussi ancienne que la sophistique grecque et qui consiste à affirmer que l’on ne dira pas quelque chose tout en le disant implicitement : « Je ne vous cache pas que j’ai hésité », « Je ne vous cache pas mon agacement », « Je ne vous cache pas que la situation est délicate ». Parfois, l’implicite laisse la place à l’explicite : « Je ne veux pas insister sur les faiblesses de mon adversaire », mais on vient de les mentionner, donc de les insinuer dans l’esprit de l’auditeur. « Passons sur les détails scabreux » : en les évoquant ainsi, on les grave dans l’attention. C’est une ruse rhétorique qui permet d’avoir le beurre et l’argent du beurre : dire les choses tout en prétendant ne pas les dire, attaquer tout en affichant une retenue vertueuse. « Je ne vous cache pas » est la version moderne, aseptisée, politiquement correcte de cette vieille ruse. Elle ne sert plus à attaquer un adversaire, mais à se construire une image de transparence. Dans un monde obsédé par l’authenticité, par la « vraie parole », par le refus de la langue de bois, dire « je ne vous cache pas » est une façon de se positionner du côté des honnêtes gens, des francs parleurs, de ceux qui n’ont rien à dissimuler. Le problème, c’est que cette posture est elle-même une forme de langue de bois. C’est de la franchise théâtralisée. Celui qui dit vraiment les choses n’a pas besoin de préciser qu’il ne les cache pas. Il les dit, tout simplement. La vraie franchise se passe de déclaration de franchise.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la différence entre dire et montrer. Dire qu’on ne cache pas, c’est du discours sur le discours, de la métacommunication, du commentaire de sa propre parole. Montrer qu’on ne cache pas, c’est simplement être transparent dans les faits, sans avoir besoin de le proclamer. La vraie transparence n’a pas besoin d’être affichée. Elle se manifeste dans les actes, dans la qualité de l’information partagée, dans la clarté des explications, dans la disponibilité à répondre aux questions. Un responsable vraiment transparent ne dit pas « je ne vous cache pas », il donne des chiffres précis, des explications détaillées, des réponses honnêtes aux questions difficiles.

Observez les contextes où « je ne vous cache pas » est le plus utilisé. Les interviews de responsables politiques : « Je ne vous cache pas que nous traversons une période difficile. » Les réunions d’entreprise : « Je ne vous cache pas que les résultats sont décevants. » Les conférences de presse : « Je ne vous cache pas mon inquiétude. » Dans tous ces cas, le locuteur est en position de devoir rendre des comptes, de justifier une situation, d’expliquer un échec. Et « je ne vous cache pas » devient alors une stratégie rhétorique pour adoucir le coup, pour enrober la mauvaise nouvelle d’un semblant de franchise qui la rend plus acceptable. C’est une forme de manipulation douce. En affirmant qu’on ne cache rien, on détourne l’attention de ce qu’on est en train de dire pour la porter sur notre prétendue honnêteté. On transforme un aveu d’échec en démonstration de vertu.

Et puis, il y a cette dimension paternaliste, presque condescendante de la formule. « Je ne vous cache pas » suppose une asymétrie de pouvoir : il y a celui qui sait et qui pourrait cacher, et il y a ceux à qui on cache ou à qui on ne cache pas. C’est le puissant qui s’adresse au faible, le sachant qui s’adresse à l’ignorant. On ne dit jamais « je ne vous cache pas » entre égaux. Entre amis, on dit directement : « La situation est difficile. » « Je ne vous cache pas » marque toujours une relation hiérarchique où l’un détient l’information et décide – généreusement – de ne pas la dissimuler.

L’absurdité atteint son sommet quand on entend : « Je ne vous cache pas que je suis très satisfait. » La personne envisageait-elle sérieusement de cacher sa satisfaction ? Pourquoi cacher une bonne nouvelle ? La formule révèle ici toute son inanité : elle est devenue un tic de langage qu’on emploie machinalement, même dans des contextes où elle n’a strictement aucun sens.

L’expression s’est donc banalisée au point de perdre toute signification. Elle n’est plus l’affirmation d’une transparence réelle, mais juste un marqueur de discours, une ponctuation orale qui prétend donner du poids à ce qu’on va dire. C’est devenu l’équivalent d’un soulignage verbal : on met en gras sa phrase en la faisant précéder de « je ne vous cache pas ». Mais à force d’être répétée, l’expression a produit l’effet inverse de celui recherché. Aujourd’hui, quand quelqu’un commence par « je ne vous cache pas », notre radar à bullshit se met en alerte. On se dit : attention, voilà quelqu’un qui va nous raconter quelque chose de désagréable en se drapant dans une pseudo vertu de franchise. On se méfie, et on a raison. Parce que celui qui n’a vraiment rien à cacher n’a pas besoin de le proclamer.

C’est le paradoxe de toutes ces formules qui affirment l’honnêteté : elles finissent par signaler exactement le contraire, comme « pour être honnête avec vous » (sous-entendu : le reste du temps, je ne le suis pas), « franchement » (pourquoi préciser si c’est votre mode par défaut ?), « en toute transparence » (ce qui suggère qu’il y a des moments où on n’est pas transparent). Plus on multiplie les certificats de véracité, plus on éveille les soupçons. « Je ne vous cache pas » est devenu le signal d’alarme de la communication politique et « corporate » : ça sonne transparent, mais ça sent la rétention d’information.

Alors, quand quelqu’un déclare « Je ne vous cache pas que la situation est difficile », que dit-il vraiment ? Il dit que la situation est difficile. Point. Le « je ne vous cache pas » est absolument superflu. Il ne change rien au contenu informationnel de la phrase. Comparez : « La situation est difficile » et « Je ne vous cache pas que la situation est difficile ». La deuxième version n’ajoute strictement aucune information à la première. Ou plutôt si : elle ajoute un parfum de fausse confidence, une mise en scène de la sincérité. On pourrait donc faire l’économie de la formule. Dire simplement ce que l’on a à dire, sans ce préambule inutile qui prétend nous faire admirer notre propre franchise. « La situation est préoccupante », « Nous avons des difficultés », « Je suis inquiet » : ces phrases ont le mérite de la simplicité et de l’efficacité. Elles vont droit au but, sans cette mise en scène nauséeuse de la transparence. La vérité n’a pas besoin de préface, ni la sincérité d’avocat. Elles se suffisent à elles-mêmes.

En définitive, quand quelqu’un commence une phrase par « je ne vous cache pas », il ne cache pas tant la vérité… que sa peur de la dire sans précaution. Dans un monde où la parole est scrutée, enregistrée, archivée, décortiquée, la formule fonctionne comme une précaution oratoire. Une façon de se rendre humain, vulnérable, sans se mettre en danger. Elle rassure autant celui qui parle que celui qui écoute. Mais la langue adore les détours. Et « je ne vous cache pas » en est un charmant exemple : une figure de style qui, sous couvert de clarté, révèle surtout notre difficulté à parler franchement sans filet.

« Je ne vous cache pas » : cinq mots qui prétendent ouvrir les portes de la franchise et qui, en réalité, ne font que souligner qu’il existe des portes, qu’il pourrait y avoir des choses cachées derrière, et que nous devrions être reconnaissants qu’on daigne les entrouvrir. C’est la générosité affichée de celui qui consent à ne pas mentir, la vertu proclamée de celui qui accepte de ne pas dissimuler. C’est pathétique, au fond. Pathétique de devoir annoncer qu’on ne cache pas, comme si c’était un exploit. Pathétique de transformer la normalité de la communication honnête en performance de transparence. Pathétique de vivre dans un monde où il faut préciser qu’on ne ment pas pour qu’on nous croie…

H.B.

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