« Je pars du principe que… »
« Je pars du principe » : quatre mots, et la discussion vient de s’éteindre, comme une bougie soufflée sans ménagement. Cette formule, d’apparence anodine, s’installe dans la conversation avec la délicatesse d’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Elle ne propose pas, elle impose. Elle ne questionne pas, elle décrète. La formule, sournoise, en apparence anodine, suinte l’arrogance pépère… Elle s’invite généralement quand les esprits commencent à s’échauffer sur un sujet épineux. Imaginez un dîner entre amis, la conversation s’égare sur un sujet peu consensuel – disons, la question de savoir s’il faut ou non séparer l’artiste de son œuvre. Chacun y va de son anecdote, de son exemple, de ses doutes. Et soudain, l’un des convives coupe court à l’échange, se racle la gorge et lâche avec la morgue d’un juge rendant son verdict : « Bon, moi, je pars du principe que… l’homme et l’artiste ne font qu’un. » Et paf, tout le monde se tait. Silence. Rideau. Parce qu’on est censé avoir affaire à un principe, un truc sérieux, une fondation intellectuelle. Sauf que non. C’est juste une ineptie camouflée en dogme. L’assertion est tellement péremptoire qu’elle n’accepte que la soumission ou la contradiction, mais pas la nuance.
Le plus souvent, la phrase est prononcée sur un ton doctrinal qui flirte avec la condescendance, et les partisans du « principe » énoncent ce dernier avec une gravité toute kantienne, comme s’ils venaient de découvrir l’impératif catégorique : « Je pars du principe que le client a toujours raison », « Je pars du principe qu’il faut être à l’heure », « Je pars du principe que les enfants, il faut les éduquer ». Il y a, dans ce « je pars du principe », une prétention à la tranquillité intellectuelle, une volonté de clore le débat avant même qu’il ait commencé. Il élimine le doute, véritable point de départ de la pensée construite et d’une conversation enrichissante. Les sceptiques de l’Antiquité, les humanistes de la Renaissance ou encore les philosophes des Lumières doivent se retourner dans leur tombe…
Parfois, le fameux « principe » s’avère d’une stupidité confondante, ce qui rend le ton sur lequel il est énoncé encore plus inapproprié : « Je pars du principe que quand on veut, on peut » : ah ? Et les cancéreux en phase terminale, ils ne « veulent » pas assez, peut-être ? « Je pars du principe que les chômeurs sont tous des feignants » : merci pour la généralisation absurde… « Je pars du principe que, si t’es pas heureux, t’as qu’à changer de vie » : oui, bien sûr, je vais tout plaquer et ouvrir une boucherie à Kaboul, dès que j’aurai fini d’éduquer mes enfants et changé de compagne (la mienne ne supporte pas l’avion).
Le problème, c’est donc ce fichu « principe »… Cette entité mystérieuse, aussi grave que pompeuse, cette vérité première qui n’a jamais été débattue, jamais été questionnée, ou même jamais été formulée clairement, mais qui sert de socle inébranlable à toute argumentation. Car c’est bien là le génie de la formule « je pars du principe… » : elle transforme instantanément une opinion personnelle en dogme inébranlable, une intuition en loi naturelle, un préjugé en évidence.
Pourtant, le plus souvent, ce n’est qu’un raccourci mental discutable, un truc bricolé à coups de ressentis, de clichés et de certitudes mal digérées. Un postulat idiot sanctifié par ce que l’on est persuadé être de l’intelligence. Parce que personne ne dit « je pars du principe » en citant Euclide ou Einstein. Non. On sort ça pour balancer une conviction personnelle étayée sur… rien du tout.
Alors, « je pars du principe », c’est le Graal du raisonnement à l’emporte-pièce. Ce n’est pas une hypothèse, ce n’est pas une réflexion, encore moins une idée testée, une remise en question, une confrontation d’idées. Non, c’est un point de départ dogmatique, fermé, hermétique à tout argument. On part de là. Et si tu remets le « là » en question, on te regarde comme si tu étais un hérétique.
L’absurdité de la chose tient d’abord à ce verbe : « partir ». Comme si l’orateur s’apprêtait à entreprendre un voyage, à explorer des territoires inconnus, alors qu’il s’apprête surtout à tourner en rond dans le confort douillet de ses certitudes. On ne part pas d’un principe, on s’y vautre. On ne s’en sert pas comme d’un tremplin, mais comme d’un bunker. Car le très dogmatique « je pars du principe » est bien une armure rhétorique, utile pour celui qui ne veut surtout pas être déstabilisé : on ne discute pas un principe, on le respecte, on s’y plie, on s’en accommode. L’énonciateur ne cherche pas à convaincre, il s’exonère de la controverse. Il érige son opinion en axiome, et tout ce qui pourrait la remettre en cause glisse sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard.
Et puis il y a cette prétention à l’universalité. Le principe invoqué n’est jamais présenté comme « mon principe » ou « un principe que je défends », mais comme LE principe, celui qui devrait naturellement s’imposer à tous. C’est le degré zéro de la discussion démocratique : avant même d’avoir énoncé le moindre argument, l’interlocuteur a déjà placé ses conclusions hors de portée de la critique. L’incongruité, c’est que, en vérité, le « principe » invoqué n’est jamais universel. Il est personnel, subjectif, souvent arbitraire. Il est présenté comme une évidence, un socle inébranlable, alors qu’il n’est, au fond, qu’un raccourci commode pour éviter d’argumenter. C’est le joker du débatteur paresseux et timoré qui refuse la prise de risque qu’exige la subtilité.
Si le piteux orateur qui prononce une telle formule avait été plus honnête, il aurait plutôt dit, en substance : « Je me fiche de ton avis, j’ai déjà mon échafaudage d’idées en béton armé, certes édifié sur du sable, mais je n’ai pas l’intention de le bouger d’un pouce », tandis qu’un individu nuancé et respectueux, tant de son degré d’intelligence que de l’avis de son interlocuteur, aurait plutôt formulé : « J’ai tendance à penser que… », « Je me demande si… », « Il me semble que… », « Selon moi… », « Mon expérience m’a appris que », etc. Autant de formules qui laissent la porte ouverte à la discussion et au débat, qui reconnaissent humblement que nos convictions peuvent être discutées, nuancées, contredites, et qui invitent l’autre à s’exprimer, à nuancer, à contredire. Mais non, « je pars du principe » verrouille la porte à double tour : il faut du principe, du solide, de l’indiscutable. Sans compter qu’un « moi, je pense que… » sonne comme un aveu de faiblesse : la formule est tremblotante, beaucoup moins rassurante qu’un « je pars du principe que… » On sent bien là que le bonhomme a ses propres lois de la physique : il ne réfléchit pas, il décrète. Pour le commun des mortels, la bête conviction est plus rassurante que le doute intelligent…
Finalement, « je pars du principe » n’est jamais qu’une façon élégante de dire « je refuse de discuter ». C’est l’art de poser ses certitudes comme des évidences et de regarder les autres avec cette pitié condescendante réservée à ceux « qui n’ont pas encore accédé au niveau supérieur de la pensée » : celui du principe. C’est la phrase des personnes qui ont arrêté de penser le jour où ils ont commencé à croire qu’ils avaient raison : toutes des sentinelles du bon sens autoproclamé, des champions du « je n’ai pas besoin de preuves, j’ai mes principes ». Alors oui, elles partent peut-être d’un principe. Mais sans vérifier qu’il ne vient pas d’une citation de fin de beuverie d’un oncle alcoolique ou d’une obscure influenceuse Instagram. Voilà qui est regrettable, parce qu’à trop « partir du principe », on finit souvent par arriver nulle part…
H.B.
