« En catastrophe »

Nous vivons à l’époque de l’urgence permanente. Tout est grave, tout est pressé, tout est dramatique, même et surtout quand ça ne l’est pas. Et c’est là que surgit, majestueuse et disproportionnée, l’expression « en catastrophe ». On n’y va pas plus vite, on n’y va plus dans l’improvisation : on y va « en catastrophe ». Comme si chaque départ précipité relevait désormais de l’effondrement, du désastre, du cataclysme : « J’ai dû partir en catastrophe », « On a réservé en catastrophe », « Il a fallu tout refaire en catastrophe ». À en croire ceux qui l’utilisent, leur vie ressemble à un film-catastrophe permanent, une succession ininterrompue de drames et d’urgences qui nécessitent des interventions frénétiques, des décisions prises dans l’affolement, des actions menées sous la pression d’événements calamiteux.

Mais, voilà : la plupart du temps, la « catastrophe » en question, c’est d’avoir oublié le pain, raté son bus, ou reçu un SMS de sa belle-mère annonçant sa visite impromptue. La langue, alors, s’emballe. Elle convoque la ruine, l’écroulement, l’irréparable, pour raconter… un contretemps. On mobilise le vocabulaire du tremblement de terre pour un simple imprévu dans l’agenda. Nous vivons dans une époque fascinante où le vocabulaire du désastre sert à décrire les plus banales contrariétés de l’existence.

Et pourtant, étymologiquement, la « catastrophe » est lourde de sens. Le mot vient du grec katastrophê, le renversement, le basculement final dans la tragédie. Dans le théâtre antique, la catastrophe, c’est le moment où tout se défait, où le destin se referme, où l’irréversible se produit. C’est la chute de Troie, la mort d’Œdipe, l’effondrement des certitudes.

Par extension, le mot a fini par désigner tout événement soudain et funeste, toute calamité majeure qui bouleverse l’ordre des choses. Une catastrophe, c’est un séisme, une inondation, un accident d’avion, une explosion. C’est quelque chose qui fait des morts, des blessés, des traumatisés. Un atterrissage en catastrophe, c’est quand l’avion a un problème technique majeur et doit se poser d’urgence, au risque de s’écraser. Un départ en catastrophe, initialement, c’était fuir devant l’ennemi qui avance, abandonner ses biens, courir pour sauver sa vie. Ce n’est pas, par définition, le fait d’avoir oublié son parapluie un jour de pluie. Ce n’est pas un embouteillage. Ce n’est pas un rendez-vous déplacé. « Je suis parti en catastrophe, ce matin, et j’ai oublié mon téléphone » : ici, la « catastrophe » n’est que très relative – les pompiers n’ont pas été appelés, ni les secours mobilisés, ni le plan ORSEC déclenché. La personne a simplement fait demi-tour pour récupérer son téléphone. C’est un désagrément, un contretemps, un ennui mineur, mais ce n’est pas une catastrophe, qui est un événement qui laisse des traces profondes, qui marque l’histoire personnelle ou collective. « En catastrophe » devrait donc qualifier une action menée dans des conditions exceptionnelles, dramatiques, où chaque seconde compte, où la pression est insoutenable, où l’on sent peser sur soi le poids d’une situation critique.

Ainsi, aujourd’hui, nous vivons à l’ère de l’hyperbole généralisée. Tout est « catastrophique », « dramatique », « horrible », « terrible ». Le vocabulaire de l’extrême s’est banalisé au point de ne plus signifier grand-chose. Alors on a transformé la gestion basique du temps en aventure épique, le planning serré en tragédie grecque. Car notre époque aime le grandiose à bas coût, elle aime dramatiser. Elle emprunte au vocabulaire du désastre pour habiller ses petits ratés quotidiens. Dire qu’on est parti « en catastrophe », c’est donner à sa précipitation l’allure d’une épopée. C’est se faire le héros d’une mésaventure dérisoire. La banalité, ainsi, se pare de grandeur. On la transforme en un récit palpitant, en péripéties, en suspense. On se prépare mentalement à compatir, à s’inquiéter, à partager l’angoisse de ce moment terrible. Et puis on découvre que la « catastrophe », c’était d’avoir appris à dix-sept heures qu’il y avait des invités à dîner à vingt heures.

Il y a dans cet usage excessif quelque chose de profondément humain : un besoin de reconnaissance ou d’affirmation de soi, et de vivre les petits chaos du quotidien comme des drames antiques. L’existence est parfois si plate qu’on éprouve l’envie de la secouer avec des mots trop grands pour elle. « En catastrophe » devient alors une secousse verbale, un moyen de faire croire que l’on a frôlé le pire – quand on a seulement frôlé le retard. C’est une forme de manipulation émotionnelle involontaire. La personne qui utilise « en catastrophe » se place en victime d’un destin cruel, en héros qui a dû affronter l’adversité. Elle transforme sa mauvaise gestion du temps ou son simple manque d’organisation en événement subi, en force majeure contre laquelle elle a dû lutter vaillamment. « J’ai dû finir mon rapport en catastrophe » sonne tellement mieux que « J’ai procrastiné pendant trois semaines et j’ai dû tout faire au dernier moment ». Cette course à l’emphase sémantique rend l’existence plus intense et plus trépidante. Dire « Je suis allé faire des courses » est tellement banal, tellement terne. Mais « Je suis allé faire des courses en catastrophe » ? Voilà qui donne du relief, qui ajoute du piquant, qui suggère une vie sous haute tension. Il y a, reconnaissons-le, une forme de jouissance dans l’exagération. Raconter sa journée en mode catastrophe est plus amusant que de la décrire platement. C’est mettre du sel dans le récit, du piment dans l’anecdote. C’est se transformer en personnage de fiction, héros d’une mini-série dans laquelle chaque journée apporte son lot de péripéties haletantes. C’est séduisant, d’une certaine manière. Nous sommes tous un peu comédiens de nos propres vies.

C’est la même logique qui fait que sur les réseaux sociaux, personne ne publie jamais de photos de soi en train de s’ennuyer ou de faire la vaisselle. On ne montre que l’extraordinaire, le spectaculaire, l’exceptionnel – ou ce qu’on prétend tel. « En catastrophe » participe de cette mise en scène permanente de nos vies. C’est une façon de romancer le quotidien, de transformer la banalité en aventure, l’ordinaire en extraordinaire.

Et pourtant, à force d’employer la catastrophe pour tout, elle finit par ne plus rien désigner. Quand le véritable drame survient, quand la vraie rupture arrive, quand la vraie chute se produit, nos mots sont déjà usés. Il ne nous reste plus que des superlatifs fatigués pour dire l’indicible. La langue a brûlé ses réserves d’intensité. Alors, à force de crier au loup, à force de qualifier chaque petit contretemps de « catastrophe », on finit par vider le mot de son sens. Quand tout est catastrophique, plus rien ne l’est vraiment, et, à force de jouer la comédie du drame permanent, on finit par y croire. On intériorise cette vision de notre vie comme une succession de catastrophes, et cela génère un stress réel, une anxiété chronique, une impression d’être constamment débordé, dépassé, en mode survie. On perd la capacité à relativiser, à distinguer ce qui est grave de ce qui ne l’est pas, ce qui mérite qu’on s’inquiète de ce qui peut être pris avec légèreté. C’est le paradoxe : en utilisant le vocabulaire de la catastrophe pour des broutilles, on finit par vivre dans une catastrophe émotionnelle permanente. On s’épuise à dramatiser le quotidien, on se stresse avec des pseudo-urgences, on transforme notre existence en course effrénée contre des dangers imaginaires.

Et c’est là que ça devient problématique. Parce que les vraies catastrophes existent. Il y a des gens qui vivent réellement des drames, qui font face à de véritables urgences, qui connaissent des situations où chaque minute compte effectivement. Quelqu’un qui fuit une zone de guerre, qui évacue devant un incendie, qui court aux urgences avec un enfant gravement malade : voilà ce que signifie partir « en catastrophe ». En utilisant ce vocabulaire pour nos petits tracas quotidiens, nous banalisons la vraie souffrance. Nous créons une équivalence mensongère entre l’insignifiant et le tragique. C’est comme dire que l’on « meurt de faim » parce qu’on n’a pas déjeuné, quand des millions de personnes meurent réellement de malnutrition. C’est comme se plaindre d’être « en prison » dans son appartement pendant le confinement, quand d’autres croupissent dans de véritables geôles.

Cette inflation du vocabulaire catastrophique révèle aussi quelque chose de plus profond : notre rapport déformé à l’urgence et au temps. Nous vivons dans une société de l’immédiateté, où tout doit aller vite, où chaque délai est vécu comme une contrainte insupportable, où la moindre attente provoque une frustration disproportionnée. Commander un livre et le recevoir en quarante-huit heures plutôt qu’en vingt-quatre, c’est presque vécu comme un drame. Devoir attendre dix minutes dans une file ? Une éternité. Prendre le temps de bien faire les choses ? Impensable. Dans ce contexte, dès qu’il faut faire quelque chose rapidement – même si ce « rapidement » reste dans les normes d’un rythme humain raisonnable –, on parle de « catastrophe ». On a perdu toute mesure, tout sens de la proportion entre ce qui relève de l’urgence véritable et ce qui n’est qu’une légère accélération du rythme habituel. Mais, pourtant, on est rarement dans la catastrophe : on est dans la précipitation, certes, dans l’improvisation, peut-être, dans une situation moins confortable qu’idéalement souhaitée. Mais pas dans la catastrophe.

Enfin, l’expression révèle une déresponsabilisation subtile. En qualifiant de « catastrophe » ce qui relève souvent de notre propre négligence ou de notre mauvaise planification, on externalise la faute. Ce n’est plus « J’ai mal géré mon temps », c’est « J’ai été victime d’une catastrophe ». Ce n’est plus « J’aurais dû prévoir », c’est « Les circonstances m’ont dépassé ». C’est psychologiquement confortable : on se sent moins coupable d’être débordé par une « catastrophe » que d’avoir simplement été distrait ou inefficace.

Alors, que pourrait-on dire à la place ? Peut-être faudrait-il, parfois, réhabiliter la modestie du désagrément et dire simplement, pour décrire l’empressement sans invoquer le désastre : « précipitamment », « à la hâte », « au dernier moment » ou « à la dernière minute ». Ce serait moins spectaculaire, mais plus juste. Et la justesse, dans une époque qui adore l’outrance, est devenue une forme rare de simplicité honnête. « J’ai dû partir rapidement » dit exactement ce qui s’est passé, sans dramatiser. « J’ai fait mes courses en vitesse » est parfaitement clair et approprié. « J’ai improvisé » est honnête et précis. Ces formulations ont l’avantage de décrire la réalité sans l’amplifier artificiellement. Mais elles manquent de punch. Elles sont trop mesurées, trop raisonnables, trop fidèles à ce qui s’est vraiment passé. « En catastrophe », avec son parfum de drame et d’urgence extrême, est tellement plus vendeur… C’est plus accrocheur dans une conversation, plus susceptible de capter l’attention, de susciter l’empathie ou l’admiration pour notre capacité à « gérer » des situations prétendument critiques.

En conséquence, peut-être faudrait-il, parfois, accepter la banalité. Accepter que l’on ait simplement été en retard, que l’on ait fait les choses un peu vite, que l’on ait improvisé sans que ce soit un drame. Accepter que nos vies, la plupart du temps, ne soient pas des films d’action, et que ce soit très bien comme ça. Et arrêter de qualifier nos petits tracas quotidiens de « catastrophes ». Ce sera moins dramatique, certes, moins épique, certainement. Mais c’est infiniment plus honnête. Et peut-être, aussi, infiniment plus apaisant.

H.B.

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