Le lapsus clavis : révélateur ou pas, Sigmund ?

Emporté par la précipitation ou par la maladresse, je me suis surpris récemment à taper sur mon clavier d’ordinateur « libre » au lieu de « livre ».

Chérissant aussi bien les livres que la liberté, j’entrevis un court instant la possibilité d’avoir commis un lapsus que l’enragé Sigmund n’aurait pas manqué de qualifier de révélateur. L’analogie « livre — libre  » me sembla en effet, dans un premier temps, plaisante. En être l’auteur me rassura d’abord sur les bonnes dispositions de mon inconscient, mais il me déplut très vite de me savoir à la merci des facéties d’un cerveau joueur, quand bien même il s’agisse du mien. Et, surtout, donner raison à Freud m’horrifiait plus que tout (cette manie de tout ramener, systématiquement, à un inconscient conditionné par des attributs du dessous de la ceinture…).

Ce lapsus me « titillait l’encéphale » (que voulez-vous, j’ai appris à lire avec Desproges et Achille Talon) jusqu’à ce que je remarque que le B et le V, à l’origine de ma confusion, sont deux touches mitoyennes sur le clavier.

À ce stade, tout devient affaire de probabilités. Si les lettres B et V avaient été éloignées sur le clavier, j’aurais volontiers concédé une intention capricieuse de mon inconscient. Mais, voisines, je ne peux qu’envisager une maladresse digitale ayant généré une analogie néanmoins intéressante.  

Il existe un terme pour ce genre d’erreur : le lapsus clavis. Du latin clavis, la clef, qui donna le clavier. Au Moyen Âge, le clavier était le gardien des clefs. Le mot fut naturellement dédié à la musique, les notes étant associées à une clef, puis par analogie à l’informatique.

Mais alors, taper sur un piano un do à la place d’un si est-il un lapsus clavis ? Non, c’est juste une erreur. Car c’est bien là toute la différence entre un lapsus clavis et une faute de frappe : le lapsus garde un sens. Bon, si vous jouez la Marche turque de Mozart à la place de la Neuvième Symphonie de Beethoven, c’est plus un problème de concentration…

Sur un ordinateur, les lapsus clavis sont multiples, mais mais souvent causés par la rapidité de la frappe : inversion de lettres dans un même mot (fiente pour feinte), inversion de lettres mitoyennes sur le clavier (libre pour livre), ajout d’une lettre (mitoyenne, ou déjà présente dans le mot : ça prêtre à confusion pour ça prête…), oubli d’une lettre double (je t’embrase pour je t’embrasse). Pour l’oubli d’une lettre simple, le terme de coquille semble plus approprié, étant lui-même à l’origine de sa propre dénomination : la légende voudrait qu’un typographe farceur ait un jour oublié plus ou moins volontairement le « q » de coquille…

Bien entendu, on ne parle de lapsus que s’il existe un lien entre le mot écrit et le mot pensé (ressemblance graphique qui génère un décalage, étonnant, bizarre ou incongru, parfois trivial, souvent drôle), et que celui-ci est involontaire (si l’intention est avérée, ce n’est plus un lapsus mais un jeu de mots). Dans le cas contraire, il ne s’agit que d’une faute de frappe.

À la différence du lapsus linguae, calami ou encore lectionis, le lapsus clavis échappe donc à l’analyse de Freud… Si erreur il y a, ce n’est pas notre inconscient qui nous joue des tours, mais bien cette précipitation ou cette maladresse que je constatais initialement. Ouf ! Point d’intention dans le lapsus clavis, juste de l’inattention…

H.B.

Clavier et clef
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