Fayard : maison d’édition ou maison close ?
À l’heure où le Rassemblement national se déclare en faveur de la réouverture des maisons closes, la maison d’éditions Fayard – contrôlée par le groupe Bolloré, dont la stratégie médiatique s’inscrit dans une entreprise idéologique structurée visant à influencer le débat public en faveur de thèses d’extrême droite – vient de nous démontrer qu’elle en est déjà une. Sa publication du Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy n’est pas un acte éditorial : c’est une passe tarifée.
Puisque le monde littéraire et médiatique a déjà suffisamment raillé la suffisance et la médiocrité littéraire de Sarkozy, je ne vais pas en rajouter sur ce personnage aussi insupportable que ridicule, aux mimiques simiesques et à la démarche maccionesque, à la fatuité grotesque, menteur de profession – avocat et politique – et donneur de leçons, moralisateur, qui se rêve en Dieu le père alors qu’il n’est que caricature.
Mais pourquoi Fayard s’est-il donc compromis à publier ce livre ? Certainement pas par amour de la littérature… Par souci démocratique, au nom de cette grande idée selon laquelle toute parole mérite d’être entendue ? Non plus. Ne nous racontons pas d’histoires. Il est raisonnable de penser que, sans le statut public de son auteur, ce texte n’aurait pas rencontré un accueil favorable dans le circuit éditorial traditionnel. Quant au fond – le monologue plaintif d’un condamné qui cherche à se justifier –, il n’a strictement rien d’indispensable : Sarkozy dispose déjà de toutes les tribunes médiatiques possibles et imaginables pour pleurnicher à loisir.
Ce que Fayard sait très bien mais n’avouera jamais (pour des raisons mercantiles), c’est que le Journal d’un prisonnier est une daube littéraire, au style ampoulé, emphatique, pompeux, au pathos dégénéré, rempli de platitudes et assaisonné de philosophie de comptoir d’une rare indigence. La seule raison de cette publication, indécente pour le monde de l’édition, est donc l’argent. D’où le parallèle évident avec la prostitution.
Employer le terme de « prostitution » ne vise évidemment pas ici les personnes – très majoritairement des femmes, demande oblige… – qui offrent une prestation sexuelle consentie : tant qu’il n’y a ni contrainte ni exploitation, elles rendent un « service » explicite, certes tarifé mais assumé, qui ne porte préjudice à personne ; elles font bien ce qu’elles veulent. Mon reproche s’adresse à ces indignes représentants du très noble métier du livre, qui, dans l’exercice d’un métier fondé sur l’exigence intellectuelle et le respect du public, renoncent délibérément à l’honnêteté, à la qualité et à la responsabilité, pour des raisons purement financières. C’est cette abdication des principes – ce renoncement à ce qui fait la dignité même de leur fonction – que l’on peut qualifier de prostitution intellectuelle, par analogie avec le mercenariat : non pas la vente d’un corps, mais celle d’une conscience. On peut alors s’interroger sur l’étrange hiérarchie morale qui conduit la société à mépriser celles qui vendent un service charnel dans la plus stricte intimité, tout en tolérant, voire en légitimant, des « institutions culturelles » du monde éditorial qui sacrifient leur mission au seul profit.
Malheureusement, l’ironie vire au pathétique quand on sait que Fayard a également publié La Ruine de la littérature, de Schopenhauer. Dans cet opuscule – certes du XIXe siècle mais toujours d’actualité, comme toute philosophie bien pensée –, le philosophe explique sans détour que la majorité des livres publiés sont mauvais, inutiles, et n’auraient jamais dû voir le jour. Il y dénonce la surproduction éditoriale, la précipitation mercantile, les auteurs qui écrivent non parce qu’ils ont quelque chose à dire, mais parce qu’ils veulent être lus, vite, beaucoup, et payés. Pour Schopenhauer, publier de mauvais livres, c’est voler du temps de lecture aux bons :
La majeure partie des livres est mauvaise, et on n’aurait pas dû les écrire […]. On a absolument tort de vouloir transporter également à la littérature la tolérance qu’on doit nécessairement exercer dans la société, où partout ils grouillent, à l’égard des êtres stupides et sans cervelle. En littérature, ils sont d’éhontés intrus, et y rabaisser le mauvais, c’est un devoir envers le bon ; car celui qui ne trouve rien mauvais ne trouve non plus rien bon.
Comment ne pas voir dans le livre de Sarkozy l’incarnation parfaite de ce que Schopenhauer dénonçait : un livre écrit pour exister médiatiquement, et non pour apporter une quelconque pensée, un livre dont le style artificiel et le pathos calculé ne visent qu’à flatter l’ego de son auteur et remplir les caisses de son éditeur ? Un livre écrit dans l’urgence médiatique, sans maturation intellectuelle, sans nécessité intérieure, mais avec la certitude arrogante que le nom sur la couverture suffira à justifier son existence ? Assurément, Schopenhauer aurait rangé ce texte au rayon des nuisances culturelles. Fayard, lui, l’expose en tête de gondole. « Quelle indignité ! »
Ainsi, Fayard procède à sa propre condamnation philosophique. Une forme de masochisme éditorial, ou plutôt de cynisme absolu : vendre la critique du système (avec Schopenhauer) tout en en étant le parfait représentant (avec Sarkozy). À vingt-deux euros le Journal d’un prisonnier contre quatre euros La ruine de la littérature, la médiocrité (pour ne pas dire la nullité) coûte cinq fois plus cher que la qualité.
Au vu de la rapidité d’écriture et de publication, et pour prolonger cette métaphore décidément savoureuse, on pourrait qualifier Sarkozy et son éditeur de champions de la précipitation éditoriale, plus proche de l’éjaculation précoce que de l’amour tantrique. Quant aux lecteurs les plus fidèles, ils apparaissent comme des consommateurs pressés, vils jouisseurs à la recherche d’un plaisir aussi rapide qu’insipide, inspiré par la curiosité stupide plutôt que par la pensée subtile.
Et si seulement Sarkozy n’était que le seul représentant de cette nauséabonde prostitution littéraire…
Que dire en effet de Jordan Bardella, autre pensionnaire de Fayard ? Là encore, on ne parle pas d’un écrivain, mais d’un produit manufacturé. Un personnage façonné par des conseillers en communication grassement payés, poli à coups de dizaines de milliers d’euros pour apprendre à sourire, à se tenir droit, à dire bonjour, à aligner des phrases creuses avec un air faussement grave. Son livre n’est pas une œuvre : c’est un outil marketing. Ce que je cherche, premier opus, s’est écoulé à plus de 200 000 exemplaires. Pas parce que Bardella sait écrire, penser ou structurer une réflexion, mais parce qu’il a fait l’objet de l’investissement de sommes colossales pour le formater, le rendre vendable, présentable. C’est le triomphe de l’artifice sur la substance, de la communication sur l’intelligence. Fayard ne publie pas un livre, il distribue un produit de consommation politique préfabriqué. Un fast-food littéraire pour consommateurs pressés et peu regardants sur la qualité du contenu ingéré. Bref, Fayard n’édite pas Bardella, elle le commercialise.
Et puisque nous dressons le catalogue de cette maison de tolérance éditoriale, n’oublions pas la famille de Villiers. Philippe, le faussaire de l’histoire, qui recycle le passé pour en faire une fable idéologique au Puy du Fou, se définit dans son dernier livre, Populicide, comme un Cincinnatus – rien que ça. Dans l’imaginaire romain antique, ce dernier est associé à la vertu d’humilité, dont Philippe de Villiers semble totalement dépourvu. Mais surtout un Cincinnatus rappelé… par Vincent Bolloré lui-même : la boucle est bouclée, chez Fayard…. (mais Sarkozy se prend bien pour Dreyfus, voire Edmond Dantès, tout en assurant qu’il n’est animé par aucun sentiment de vengeance… allez comprendre). D’ailleurs, de Sarkozy à de Villiers, si certains personnages sont si facilement et si brillamment imités, c’est précisément parce qu’ils se confondent déjà avec leur propre caricature. Leurs outrances, leurs excès, parfois leur bêtise même, les rendent immédiatement reconnaissables – au point que l’imitation n’a presque plus rien à exagérer. Ce sont moins des personnalités authentiques que des personnages, prisonniers de postures tellement artificielles qu’elles deviennent, malgré elles, des masques comiques. Aveugle devant tant de grotesque, Fayard se lâche pourtant sur le livre de Philippe de Villiers avec un bandeau rouge proclamant « ÉPOUSTOUFLANT » en lettres majuscules. L’éditeur pousse désormais le cri du racolage publicitaire, comme une péripatéticienne en bas résille qui hurlerait ses tarifs depuis le trottoir.
Quant à Pierre de Villiers, frère du précédent et qualifié de « général » dans l’institution honteuse qui a hiérarchisé la bêtise en grades, il nous gratifie de titres militairement arrogants (notez le pléonasme) – Servir, Qu’est-ce qu’un chef ?, L’équilibre est un courage et Paroles d’honneur – et d’une citation non moins prétentieuse : « J’ai choisi de reprendre la plume pour éclairer les Français. » Merci, mais les Français ne lui ont rien demandé, et n’ont besoin ni de sa fierté mal placée ni de sa suffisance.
Pour en finir avec ces publications idéologiques, n’oublions pas que Fayard fut le premier éditeur de la version française de Mein Kampf, en 1934. À cette époque, sous la IIIe République d’avant-guerre, aucune mesure officielle de censure ou d’interdiction n’avait été prise par les autorités françaises. Et Mein Kampf n’a pas non plus été mis à l’Index librorum prohibitorum par le Vatican. Le Saint-Office l’a examiné en 1934, mais les autorités vaticanes ont décidé de ne pas l’interdire formellement, craignant d’attaquer frontalement Hitler, alors chancelier légitime de l’Allemagne. Quand on sait que quasiment tous les grands auteurs de la littérature française ont été mis à l’Index (les lister serait beaucoup trop long…), que penser de « l’institution » qu’est l’Église ?… Dans la même veine, en 1938, Fayard a publié La France juive d’Édouard Drumont, un pamphlet antisémite majeur de la fin du XIXe siècle, réédité dans les années 1930 pour capitaliser sur les tensions pré-guerre.
Étonnamment, c’est bien le groupe Bolloré qui a crié à la censure, l’an dernier, lors de la fermeture de la chaîne C8. La censure, lorsqu’elle consiste à entraver l’expression de la pensée, est évidemment condamnable. Mais, contrairement à ce qu’affirment certains afficionados de l’ultra-droite, toute décision de régulation ou de retrait d’antenne ne relève pas mécaniquement de la censure. Mettre fin à la diffusion d’une chaîne de télévision, comme C8 récemment, ou retirer une tribune médiatique à Cyril Hanouna ne revient pas à brider une « pensée » (par ailleurs ici inexistante) : encore eût-il fallu qu’il y ait eu un travail intellectuel, une contribution au débat public. Or, ce qui est en cause ici tient moins de la réflexion que du bruit, de la provocation ou de la stratégie d’influence. Dans ce cas, il ne s’agit pas de museler des idées, mais d’un choix relevant de la responsabilité, voire de l’hygiène du débat public. Tout ne mérite pas d’être amplifié. À ce titre, le rôle d’une maison d’édition ou d’un média devrait être de préserver des exigences minimales de qualité et de sens. Lorsqu’elles y renoncent durablement, on est en droit de questionner leur légitimité même dans l’espace culturel.
Enfin, et c’est peut-être le plus inquiétant, cette prostitution économique n’existe que parce qu’elle trouve sa clientèle… comme la prostitution féminine, ce « plus vieux métier du monde »… Les lecteurs se pressent, le portefeuille à la main, pour acheter ces livres avariés avant même d’exister. Comme les électeurs élisent des Delogu, des Boyard, des Rousseau et consorts. Le proxénète ne prospère que parce que le client existe, et Fayard n’est que le reflet d’un appétit collectif pour la médiocrité spectaculaire, pour la pensée prédigérée, pour l’ego surdimensionné des puissants. Le public obtient les livres qu’il mérite, comme il obtient les élus qu’il mérite. Et dans cette chaîne de responsabilités, difficile de déterminer qui, de l’éditeur cynique ou du lecteur naïf, est le plus coupable de cette déchéance intellectuelle.
H.B.
