« En vrai »

À Ève, qui m’a suggéré cette chronique…

Elle a envahi notre quotidien comme une traînée de poudre : on l’entend dans les couloirs des lycées, où les adolescents la dégainent à chaque phrase comme si leur vie en dépendait, dans les open spaces, où les jeunes cadres dynamiques la glissent entre deux anglicismes pour faire moderne, dans les émissions de téléréalité, où elle s’incruste entre chaque aveu « sincère » et chaque confidence « authentique ». « En vrai » : l’expression qui devait initialement marquer une distinction entre l’apparence et la réalité s’est métamorphosée en tic de langage universel, en ponctuation orale que l’on place désormais n’importe où, n’importe quand, pour ne rien dire de particulier : « En vrai, il fait beau aujourd’hui », « en vrai, j’ai faim », « en vrai, je trouve ça pas mal. »

A priori, cette expression marque une antinomie : « en vrai » par opposition à « pour de faux », ou à « en apparence ». Elle devrait introduire une vérité cachée, révélant ce qui se dissimule derrière le voile des convenances, pour dévoiler l’envers du décor. « Il a l’air sympathique, mais, en vrai, c’est un manipulateur. » Là, l’expression a un sens. Elle apporte une information nouvelle, ou corrige une perception erronée : elle établit une distinction nécessaire entre ce qui semble être et ce qui est.

La formule peut aussi signifier que l’on s’inscrit dans une réalité palpable. Ainsi, quand un adolescent dit « en vrai, je l’ai rencontré », il ne fait pas que raconter une rencontre. Il établit une distinction fondamentale : cette rencontre a eu lieu dans la vie réelle, pas seulement sur Instagram ou Snapchat, pas uniquement à travers des messages ou des likes. C’était un contact réel, charnel, incarné. « En vrai » oppose alors le monde tangible au monde virtuel, la présence à la représentation, le corps à l’image. Dans ce sens-là, l’expression retrouve une certaine légitimité. Elle marque une frontière devenue nécessaire à l’ère numérique. Elle nous rappelle qu’il existe encore une réalité hors des écrans.

Mais le problème, c’est qu’on l’utilise aussi pour des situations qui n’ont aucun rapport avec cette distinction. Ce n’est donc plus au sens littéral que l’expression est employée : « En vrai, j’ai faim » n’oppose pas une faim réelle à une faim virtuelle, « en vrai, il fait beau » ne distingue pas un vrai beau temps d’un faux. L’expression a débordé de son usage légitime pour contaminer tous les registres du discours, perdant au passage sa pertinence pour devenir un simple marqueur d’intensité. On l’utilise autant pour dire « vraiment », « sincèrement », « franchement », « honnêtement », que pour ne rien signifier du tout, juste pour ponctuer la phrase, pour se donner le temps de réfléchir, pour combler un silence qui pourrait sembler gênant.

Plus troublant encore, la formule recèle un paradoxe dérangeant : plus on l’utilise pour affirmer que l’on dit la vérité, plus on suggère implicitement que le reste du temps, on ne la dit pas. Si le locuteur doit préciser « en vrai » avant chaque déclaration sincère, qu’en est-il de toutes ses autres déclarations ? Sont-elles suspectes par défaut ? Est-ce que tout ce qu’il dit sans la formule magique tombe automatiquement dans la catégorie du douteux, du potentiellement mensonger, de l’inauthentique ? Non, bien sûr, mais peut-être se sent-on obligé d’ajouter toujours plus de marqueurs de sincérité parce que la parole simple a perdu sa crédibilité… L’expression révèle donc quelque chose de profond sur notre époque : nous vivons dans un monde saturé de faux-semblants, d’images retouchées, de discours formatés, de personnalités construites pour les réseaux sociaux. Un monde dans lequel l’authenticité est devenue une valeur marchande, dans lequel l’on « vend » sa sincérité et plus encore sa spontanéité. Dans ce contexte, dire « en vrai » devient une manière désespérée de se distinguer du flux incessant des apparences, et d’affirmer que c’est sa véritable identité qui s’exprime, et non son personnage social ou son avatar Instagram. Sauf que tout le monde fait pareil. Tout le monde dit « en vrai » à tout bout de champ. Alors, l’expression perd son pouvoir distinctif : elle ne marque plus rien. C’est comme si tout le monde criait en même temps pour se faire entendre : au final, c’est juste du bruit. Alors, quand quelqu’un commence systématiquement ses phrases par « en vrai », on ne se dit pas que c’est quelqu’un d’authentique, mais on se dit qu’il a qui a un tic de langage. L’expression censée garantir la sincérité est devenue le signe même de l’artificialité du discours, et c’est un comble.

Et puis, il y a la dimension générationnelle. « En vrai » est marquée sociologiquement. C’est une expression de jeunes, principalement : les adolescents et les jeunes adultes la manient avec une aisance naturelle, tandis que les générations plus âgées l’adoptent souvent maladroitement, peut-être inconsciemment pour « rester dans le coup », avec ce décalage légèrement pathétique de celui qui essaye de parler le langage des jeunes sans vraiment le maîtriser.

Et comme si les ados, les open spaces et la téléréalité ne suffisaient pas, l’expression a fini par contaminer le sommet de l’État : Emmanuel Macron lui-même, tel un influenceur (mais qui n’influence plus personne), s’est mis à saupoudrer ses discours de « en vrai ». Mais, en politique, nous savons depuis longtemps reconnaître la mise en scène d’une sincérité certifiée conforme. Et, désormais, plus personne n’ignore cette pathologie présidentielle : ce besoin compulsif de se montrer « proche du peuple », au point de devenir indécemment tactile, sans même se soucier du consentement, et, tel un caméléon sans personnalité, d’adopter les tics de langage de ses interlocuteurs, jusqu’à emprunter l’accent marseillais lors d’un déplacement dans la cité phocéenne… Sans doute la manifestation d’un grand vide affectif – compréhensible, quand on n’est aimé de personne…

Alors que pourrait-on dire à la place ? Si l’on veut vraiment marquer une distinction, on pourrait utiliser des formulations plus précises, plus riches, plus nuancées : « Contrairement à ce que j’ai laissé entendre… », « dans les faits... », « concrètement… » Toutes ces expressions ont l’avantage de la clarté : elles indiquent exactement ce que l’on veut dire, sans cette ambiguïté flottante qui caractérise « en vrai ». Mais, la plupart du temps, « en vrai » est parfaitement superflu. On peut l’enlever de la phrase sans rien perdre du sens : « En vrai, c’était bien » mériterait d’être remplacé par « c’était bien ». Malheureusement, dire simplement « c’était bien » semble désormais insuffisant : l’expression participe à cette épidémie d’inflation verbale que connaît notre époque ultra-connectée…

La difficulté, c’est que ces alternatives peu spontanées demandent un effort. Elles obligent à structurer sa pensée, à choisir ses mots, à préciser son propos. « En vrai », c’est plus simple, plus rapide, plus paresseux… Cette formule passe-partout n’est qu’un raccourci cognitif qui dispense de réfléchir. Et c’est peut-être là, finalement, le vrai problème. Non pas que l’expression soit intrinsèquement mauvaise ou dangereuse, mais qu’elle participe de cet appauvrissement général du langage, de cette tendance à remplacer la précision par l’approximation, la richesse lexicale par la répétition mécanique, la pensée structurée par le réflexe conditionné. Quand on dit « en vrai » vingt fois par conversation, on ne pense plus aux mots qu’on utilise. La réflexion est sur pilotage automatique, et le langage devient un flux indistinct où quelques formules toutes faites reviennent en boucle. On ne parle plus vraiment : on laisse parler les automatismes.

« En vrai » : deux mots qui devaient éclairer le réel et qui, à force d’être répétés, finissent par l’obscurcir. Deux mots qui prétendaient nous ancrer dans le réel et qui nous éloignent de la précision du langage. Deux mots qui voulaient authentifier le discours et qui ne font que souligner son artificialité. On en est là. En vrai.

H.B.

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