« Je me tourne vers vous »

Le plateau de télévision respire l’harmonie chorégraphiée. Trois invités sont installés en arc de cercle, sagement alignés. Le journaliste, lui, trône au centre de ce dispositif scénographique soigneusement étudié. Il vient d’écouter religieusement le premier intervenant développer son argumentaire pendant deux minutes trente – yeux rivés sur l’horloge, pour respecter l’équité du temps de parole. Un silence s’installe, à peine une demi-seconde, juste assez pour marquer la transition. Le présentateur inspire profondément, prend une expression à la fois grave et bienveillante, puis articule avec une solennité toute professorale : « Je me tourne vers vous… »

Et là, miracle de la biomécanique télévisuelle, sa tête pivote effectivement de quelques degrés vers la gauche, ou vers la droite, selon la géographie du plateau. Il ne s’agit là que d’une rotation d’usage, codifiée par un automatisme langagier : ses épaules suivent le mouvement avec un léger différé, comme animées par une mécanique bien huilée. Son regard se pose alors sur le deuxième invité. L’action n’a duré qu’une fraction de seconde : elle était parfaitement visible, tout le monde l’a vue, les caméras l’ont filmée, et le téléspectateur, depuis son canapé, a bien compris que le journaliste changeait d’interlocuteur.

Ce moment, d’ailleurs, est souvent d’une cocasserie désarmante : le journaliste, convaincu d’incarner la fluidité du débat, ne fait que se commenter lui-même. La mise en abyme est la plus simple qui soit : il fait ce qu’il dit qu’il fait pendant qu’il le fait, transformant son geste en commentaire de son geste, comme s’il était à la fois acteur et narrateur de sa propre performance. On touche là à une forme de métadiscours involontairement absurde. C’est du théâtre de boulevard, version plateau télévisé, mais avec un acteur qui annoncerait sa réplique avant de la jouer. Pourtant, nous ne sommes pas devant une pièce de théâtre dont il faudrait énoncer chaque didascalie…

Car qui, sinon le cadreur ou le réalisateur derrière sa table de montage, a besoin de cette précision ? Pourquoi, et au nom de quelle obscure nécessité linguistique, fallait-il la prononcer ? Pourquoi cette manie de commenter ses propres actions au moment même où on les accomplit, comme si le public était frappé de cécité ou d’une incapacité manifeste à déchiffrer les signaux les plus élémentaires de la communication humaine ?

L’explication est d’une simplicité confondante : la formule appartient simplement à cette famille nombreuse des phrases de pure forme, ces expressions qui ne transmettent aucune information nouvelle mais qui semblent nécessaires au bon déroulement du rituel télévisuel. Elle est la cousine germaine du « si vous le permettez » (alors qu’on ne demande jamais vraiment la permission), du « si j’ose dire » (qu’on dit quand même), du « pour ainsi dire » (qu’on vient pourtant de dire littéralement). Toutes ces béquilles syntaxiques qui encombrent le discours sans l’enrichir et ralentissent le propos sans l’approfondir. Ce « Je me tourne vers vous » n’est qu’un clignotant verbal : le journaliste passe la parole comme on passerait le sel, et son geste, qui n’en est parfois même pas un, est censé créer du lien, alors qu’il n’est qu’un passe-plat rhétorique. Cette expression est le GPS du débat télévisé, qui annonce chaque changement de direction comme si nous risquions de nous perdre dans la complexité vertigineuse d’un plateau de deux mètres sur trois.

Le plus troublant, c’est que cette phrase s’est répandue comme une épidémie sur l’ensemble des plateaux télévisés. Du débat politique de deuxième partie de soirée à l’émission culturelle du dimanche après-midi, du magazine économique au talk-show matinal, partout résonne cette même litanie : « Je me tourne vers vous. » C’est devenu un marqueur d’appartenance à la caste des animateurs professionnels, un signe de reconnaissance, presque un mot de passe. Comme si, pour être pris au sérieux dans le métier, il fallait prouver sa maîtrise de ces formules consacrées, ces phrases totems qui ne veulent rien dire mais qui font partie du folklore.

L’ironie la plus savoureuse, c’est que cette phrase se veut élégante, presque courtoise. Elle porte en elle un parfum de déférence, une once de politesse mondaine, comme si le journaliste s’excusait presque de transférer son attention d’un invité à l’autre, alors qu’elle est simplement censée signifier qu’il va maintenant s’adresser au deuxième invité et lui accorder le privilège de sa considération. Sauf que personne n’a jamais douté que le journaliste allait effectivement donner la parole aux autres participants. C’est même le principe fondateur d’un débat. On imagine difficilement le présentateur rester figé, regard rivé sur le premier invité, pendant toute l’émission, comme frappé de paralysie conversationnelle. Non, bien sûr. Le journaliste va se tourner. C’est écrit.

Mais alors, d’où vient cette compulsion à verbaliser l’évidence ? Peut-être est-ce un vestige d’une époque révolue, quand la radio régnait en maître et qu’il fallait effectivement dire ce que l’on faisait, puisque personne ne pouvait le voir. « Je me tourne vers notre invité » avait alors un sens : c’était une information. À la télévision, c’est devenu une transition qui permet de gagner quelques précieux dixièmes de seconde pour reformuler mentalement sa question.

Car c’est bien là que réside le véritable usage de cette formule : elle ne sert pas à informer, elle sert à respirer. Elle offre au journaliste ce micro-instant de flottement nécessaire pour rassembler ses idées, consulter discrètement ses notes, parfois même se remémorer le prénom de l’invité suivant. C’est un sas de décompression verbale entre deux séquences du débat.

Et pourtant, que de possibilités s’offrent au journaliste qui voudrait véritablement enrichir son discours ! Au lieu de cette description factuelle d’un mouvement cervical, il pourrait, par exemple, créer une transition intellectuelle : « Cette remarque m’amène justement à vous interroger sur…» Ou bien contextualiser la prise de parole : « Vous qui avez une expertise sur ce point précis…» Ou encore établir un lien dialectique : « Face à cette analyse, quelle serait votre position ? » Toutes ces formulations auraient le mérite de faire progresser le débat plutôt que de simplement le faire pivoter. Il pourrait même s’essayer à ne rien dire, et laisser l’interlocuteur s’emparer librement de la parole, à la faveur d’un échange spontané, d’une hésitation, de l’attente paisible d’un regard, ou même d’un silence.

Mais non. Il préfère « Je me tourne vers vous », cette phrase qui a la consistance d’un courant d’air. Elle ne choque personne parce qu’elle ne dit rien. Elle ne provoque aucune réaction parce qu’elle ne contient aucune idée. Elle est là, simplement, comme un élément du décor audiovisuel, au même titre que le logo de la chaîne en haut à droite de l’écran ou le verre d’eau stratégiquement placé devant chaque intervenant.

Alors, une fois qu’on a ri jaune de cette manie, que reste-t-il à en penser ? Sans doute que le langage télévisuel s’est enfermé dans ses propres conventions, dans un ronronnement de formules toutes faites qui rassurent autant qu’elles anesthésient. Ces phrases ne sont pas là pour dire, mais pour meubler, pour créer une illusion de fluidité dans un dispositif parfois terriblement artificiel. Elles sont les joints de dilatation du discours médiatique, ces espaces contrôlés grâce auxquels l’émission avance sans accrocs, mais qui écartent aussi les imprévus, pourtant marqueurs essentiels de la sincérité. C’est là toute la tragédie douce-amère de cette phrase : elle révèle la terreur du vide qui habite le monde du direct. Elle console l’animateur autant qu’elle rassure le public. La formule, d’avoir tant servi, finit par confiner la parole dans un parcours balisé, où tout est prévu, scripté, rationalisé au point qu’il ne reste plus d’espace pour l’inattendu. Peut-être nous faudrait-il souhaiter, pour une fois, que l’animateur… se tourne vers lui-même. Pour penser à ce qu’il a à dire, plutôt que de tourner à vide.

« Je me tourne vers vous » : c’est la phrase qui ne fait pas de vagues, qui ne dérange personne, qui n’apporte rien mais ne retire rien non plus. Elle est là, elle existera toujours, et elle continuera de ponctuer les débats télévisés jusqu’à la fin des temps, ou du moins jusqu’à la prochaine révolution des formats audiovisuels. En attendant, la prochaine fois que vous l’entendrez, peut-être aurez-vous une pensée émue pour ce pauvre journaliste qui, dans un effort surhumain de coordination neuromotrice, parvient simultanément à tourner sa tête et à l’annoncer verbalement…

H.B.

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire