« Voilà »

C’est sans doute le mot le plus fatigué de la langue française.

Un petit mot très court, mais tellement commode qu’il finit par devenir envahissant. On l’entend partout, tout le temps, à toutes les sauces. « Voilà » : deux syllabes magiques qui ponctuent nos phrases, concluent nos histoires, remplissent nos silences, sans jamais vraiment rien dire. C’est l’outil syntaxique universel qui sert à tout et qui ne sert à rien, le mot qu’on prononce des dizaines de fois par jour sans même s’en rendre compte : « Voilà, c’est ça », « Et voilà », « Bon, voilà quoi », « Voilà voilà »…

Il s’incruste en début de phrase, en milieu de phrase, en fin de phrase. On commence par un « voilà » pour prendre la parole, comme on toquerait à une porte : « Voilà, je voulais dire que… » On en glisse un au milieu pour se donner le temps de réfléchir : « C’est une situation, voilà, compliquée… » Et on l’assène à la fin pour clore le débat, comme une porte qu’on claque doucement : « J’ai fait ce que j’ai pu. Voilà. » Il s’auto-duplique – « Voilà voilà voilà » – et se marie avec d’autres tics : « Bon ben voilà quoi. » C’est le parasite qui s’est installé dans chaque interstice de notre discours, le mot caméléon par excellence, qui prend la couleur de n’importe quel contexte sans jamais vraiment avoir de couleur propre. Il n’explique rien, mais il signale néanmoins que l’on considère avoir expliqué. Il ne démontre rien, mais il marque la fin de la démonstration. Il ne résout rien, mais il annonce la résolution. C’est le mot qui remplace ce que l’on n’arrive plus à dire.

Remontons à l’origine, parce que « voilà » n’a pas toujours été ce tic de langage universel. Étymologiquement, c’est la contraction de « vois là », l’impératif du verbe voir suivi de l’adverbe de lieu. « Voilà » signifiait donc littéralement : « Regarde là », « Tiens, là ». C’était un geste verbal, une façon de montrer quelque chose, de désigner, de présenter. « Voilà la maison » : regarde, c’est cette maison-là. « Voilà ce que je pense » : tiens, c’est cela que je pense. Le mot avait un sens déictique précis, il pointait vers quelque chose de concret ou d’abstrait. C’était un mot de présentation, presque de désignation physique : on montrait quelque chose, on l’offrait au regard. « Voilà » avait une fonction noble : rendre visible.

Son cousin « voici » (« vois ici ») permettait même de distinguer le proche du lointain : « voici » pour ce qui est près, « voilà » pour ce qui est plus éloigné. Une nuance qui a quasiment disparu aujourd’hui, « voilà » ayant triomphé et relégué « voici » au rang de formule vieillie qu’on n’utilise plus guère que dans les discours solennels.

Mais, au fil du temps, le terme censé « présenter » l’évidence a fini par masquer l’absence d’idée. Le « voilà » d’aujourd’hui ne montre plus rien du tout. Il ne désigne rien, ne présente rien, ne conclut rien de précis. Il est devenu un simple bruit de ponctuation, un marqueur conversationnel vide, un son que l’on émet pour signaler qu’on a fini de parler, ou qu’on va commencer, ou que l’on ne sait pas trop que dire. Il sert surtout à masquer l’invisible – les hésitations, les flottements, les raisonnements incomplets. C’est un cache-misère verbal. Là où la pensée trébuche, le « voilà » colmate. Il fait semblant de conclure ce qui ne l’est pas. Il sonne comme un point final là où il n’y a qu’une suspension.

Et pourtant, « voilà » est une sorte de caméléon linguistique, dont le sens mérite d’être nuancé en fonction de l’intention, plus ou moins consciente, de celui qui l’utilise…

Il y a d’abord le « voilà » de validation : « Voilà, c’est exactement ça. » Utilisé pour approuver ce que vient de dire l’interlocuteur, pour marquer son accord, pour ponctuer une explication réussie. Mais, là encore, que signifie-t-il vraiment ? Rien que « oui », « exact », « je suis d’accord » ne pourraient dire.

Puis il y a le « voilà » de résignation, souvent accompagné d’un soupir et d’un haussement d’épaules : « Bon, voilà quoi. » Celui-là exprime quelque chose, au moins : une forme de fatalisme, un renoncement à expliquer davantage, une acceptation désabusée de ce qui est. C’est le « voilà » de celui qui n’a plus rien à dire mais qui ne veut pas laisser le silence s’installer. On le prononce par impuissance quand on n’a plus rien à ajouter, ni à comprendre : « Les choses sont comme ça, voilà. » Formule terrible, qui renonce à l’analyse, capitule devant la complexité, abdique tout désir de sens. « Voilà » est ici la forme verbale du soupir.

Le « voilà » de fin de phrase, enfin, probablement le plus répandu : « J’ai fait les courses, rangé la maison, préparé le dîner, voilà. » Que signifie ce « voilà » ? Rien. Strictement rien. La phrase serait exactement identique sans lui. C’est juste une façon de dire : j’ai terminé mon énumération, vous pouvez passer à autre chose. Paradoxalement, ce « voilà » est un puissant outil d’autorité. Quand quelqu’un conclut par « Voilà », il ferme la discussion sans en avoir l’air. Ce n’est pas un argument, c’est une fin de non-recevoir. Dans un ultime sursaut d’insistance, il est même parfois dupliqué : « Voilà voilà. » La répétition confine à l’absurde… C’est le redoublement du vide, l’insistance sur rien. Et pourtant, on l’entend. Il est devenu une façon de clore une conversation, de signifier qu’on a compris, qu’on est d’accord, qu’on peut passer à autre chose, sans avoir à formuler tout cela explicitement.

Le « voilà » fonctionne donc comme un lubrifiant social, et c’est là sa seule utilité. Mais, s’il est le mot des fatigués, des hésitants, il trahit néanmoins la surcharge, le trop-plein, la difficulté à ordonner sa pensée dans un monde qui exige des réponses rapides, nettes et efficaces. Alors ne lui jetons pas trop vite la pierre. S’il est si présent, c’est qu’il rend service. Dans une société où le silence est devenu presque insupportable, il aide à parler quand on ne sait plus très bien quoi dire. Il tient lieu de passerelle fragile entre deux idées mal ajustées. Il permet de respirer dans la phrase, d’exister encore dans la conversation quand l’esprit est en retard sur la langue. Il graisse les rouages de la conversation, permet les transitions, adoucit les angles, comble les silences potentiellement gênants.

Contrairement à d’autres tics de langage marqueurs d’appartenance générationnelle et sociale, tels « genre », « en mode » ou « du coup » qui sont très marqués « jeunes », « voilà » traverse toutes les générations. Les adolescents le disent, les trentenaires le disent, les sexagénaires le disent. Il unit toutes les classes d’âge dans une même paresse linguistique. Alors, dans cette classe d’âge encore en devenir qu’est l’adolescence, parfois – soyons honnêtes –, il est aussi touchant. Lorsqu’un élève termine maladroitement son explication par un « voilà » timide, il dit en réalité : « J’ai fait de mon mieux avec les mots que j’avais. » Ce « voilà » n’est ni autoritaire ni paresseux. Il est pudique. Il marque la limite de ses compétences, avec au moins le mérite d’être allé au bout de ses possibilités.

Alors, certes, « voilà » est surexploité, galvaudé, usé jusqu’à la corde. Il sert trop souvent à fermer les portes au lieu de les ouvrir. Mais il reste aussi l’un des aveux les plus simples de notre fragilité langagière : ce moment précis où la parole arrive au bout de ses forces. Voilà pourquoi il résiste, s’accroche, refuse de mourir. Parce qu’au fond, « voilà » est confortable. Il ne demande aucun effort, aucune réflexion, aucun choix. Et cette paresse, reconnaissons-le, nous arrange tous. Elle nous évite d’avoir à chercher le mot juste, la formule appropriée, l’expression précise. Mais à quel prix ? Au prix d’un appauvrissement général de notre expression, d’une dilution progressive de notre capacité à dire les choses avec justesse et précision. À force de ponctuer nos phrases de « voilà », nous perdons le sens de la ponctuation véritable, celle qui structure la pensée et rythme le discours.

Que pourrait-on dire à la place ? Encore une fois : rien. La plupart du temps, « voilà » peut être supprimé sans que la phrase perde quoi que ce soit. Au contraire, elle y gagne en clarté, en concision, en élégance. « J’ai fait les courses, rangé la maison, préparé le dîner » : la phrase se suffit à elle-même. Pas besoin de « voilà » pour la conclure. Le silence qui suit est infiniment plus puissant que ce « voilà » qui ne dit rien. Certes, ce remplacement muet ne s’impose pas aisément, car nous avons perdu l’usage du silence : nous ne savons plus terminer une phrase et nous taire. Il faut toujours ajouter un « voilà », comme si le silence qui suit nos mots était menaçant, comme s’il fallait le combler coûte que coûte. « Voilà » est devenu le symptôme d’une époque qui ne supporte plus les blancs, les pauses, les respirations. Une époque où il faut constamment produire du son, remplir l’espace acoustique, prouver qu’on est là. Alors peut-être faudrait-il réapprendre le silence. Réapprendre à terminer une phrase et se taire, tout simplement, et faire confiance au fait que ce qu’on vient de dire se suffit à lui-même, qu’il n’a pas besoin d’être ponctué par ce petit « voilà » rassurant. Ce serait inconfortable, au début. Presque angoissant. Comme ces silences gênants dans une conversation où personne ne sait quoi dire. Mais peut-être découvririons-nous que le silence n’est pas gênant. Qu’il est juste… un espace de respiration, une pause nécessaire entre deux idées.

Et si, vraiment, la démangeaison d’utiliser « voilà » n’est pas guérissable, que ce soit pour marquer un accord, une validation, une conclusion, l’on peut utiliser des mots plus précis, plus expressifs : « Exactement », « C’est ça », « Tout à fait », « J’ai terminé », « Vous voyez », « C’est clair ». Tous ces mots ont l’avantage de dire vraiment quelque chose, d’ajouter une nuance, une intention. Il suffit pour cela de quelques efforts…

Voilà voilà…

H.B.

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