« On ne peut plus rien dire. »
Elle surgit dans les dîners de famille, quand quelqu’un vient de lâcher une remarque douteuse et qu’on lui en fait la remarque. Elle jaillit sur les plateaux télé, quand un chroniqueur se fait reprendre sur une généralisation abusive. Elle explose sur les réseaux sociaux dès qu’une personnalité publique reçoit des critiques pour ses propos. On l’entend dans la bouche d’un humoriste désappointé, qui y trouve une manière commode d’expliquer l’hostilité du public plutôt que d’interroger, peut-être, les limites de son propre talent artistique. « On ne peut plus rien dire ! » : la phrase agace autant qu’elle interroge. À écouter ces pleurnichards, la France, patrie de Voltaire et du débat d’idées, serait devenue une dictature de la bienséance. Le pays des Lumières serait réduit au silence par la « police de la pensée ». Ils le crient même, parfois, indignés, révoltés, persuadés d’être victimes d’une censure imaginaire alors qu’ils jouissent précisément de cette liberté d’expression qu’ils prétendent avoir perdue. Car ceux qui proclament qu’ils sont bâillonnés le font souvent avec un micro à la main, sous les projecteurs, à une heure de grande écoute. Belle manière d’être réduit au silence… C’est là un paradoxe savoureux : affirmer « On ne peut plus rien dire » tout en le disant, c’est dénoncer la censure tout en jouissant pleinement de sa liberté de parole.
Toutes ces vierges éplorées sous-entendent donc qu’« avant », on pouvait dire ce que l’on voulait, qu’il aurait existé, autrefois, un âge d’or où l’on pouvait tout dire sans entrave. Ils ont la mémoire bien courte… Et, en plus d’une « mémoire » collective historique défaillante, la généralisation d’une telle formule inquiète et sème le doute sur leurs capacités réflexives, car voilà bien le genre de formule à l’emporte-pièce qui n’augure pas d’une pensée particulièrement construite…
Pour commencer, rappelons-nous un instant ce qu’était le véritable interdit de parole.
Sous l’Inquisition, une idée jugée hérétique envoyait son auteur au bûcher, et pas métaphoriquement. L’Index librorum prohibitorum, cette liste de livres interdits par l’Église catholique, a fonctionné de 1559 à 1966. Quatre siècles pendant lesquels des théologiens décidaient ce que les fidèles avaient le droit de lire ou non. Galilée, Descartes, Pascal, Voltaire, Rousseau, Diderot, Hugo, Balzac, Flaubert, Zola, Gide, Sartre : tous sont passés par la case Index. Quatre cents ans où « on ne pouvait rien dire » qui déplaise au Vatican.
Par simple lettre de cachet, sous l’Ancien Régime, une phrase malheureuse sur le roi pouvait valoir la Bastille – sans procès, sans recours. Écrivains, philosophes, pamphlétaires : il suffisait que leurs écrits dérangent pour se retrouver embastillés. Voltaire a fait deux séjours à la Bastille. Diderot aussi. Voilà ce qui arrivait quand « on disait » trop librement.
Jusqu’au XIXe siècle, la presse française a vécu sous le couperet des autorisations royales, des saisies arbitraires, des procès pour « offense à Sa Majesté ». En 1857, Flaubert est traîné en justice pour Madame Bovary, accusé d’« outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». La même année, Baudelaire est condamné pour Les Fleurs du Mal, certains poèmes étant censurés jusqu’en 1949. Voilà ce qui arrivait quand « on écrivait » trop librement.
Pendant la Première Guerre mondiale, la censure militaire traquait les soldats qui osaient décrire la réalité du front. Prison, transfert disciplinaire et fichage attendaient les soldats qui avaient dit la vérité sur l’horreur des tranchées, qui avaient parlé quand il fallait se taire et mourir en silence. Voilà ce qui arrivait quand « on témoignait » trop sincèrement.
Dans les années 1950, Georges Brassens a été poursuivi en justice pour ses chansons jugées scandaleuses ou immorales, notamment pour avoir osé chanter contre la peine de mort et pour avoir osé des critiques antimilitaristes et anticonformistes. Voilà ce qui arrivait quand « on chantait » trop librement.
La censure d’État sous Napoléon III, sous Vichy, la censure politique, la censure religieuse, la censure morale : des siècles et des siècles au cours desquels « on ne pouvait vraiment rien dire », où les mots pouvaient vous coûter votre liberté, votre gagne-pain, parfois votre vie.
Alors, entendre quelqu’un soupirer qu’« on ne peut plus rien dire » parce qu’on lui a fait remarquer que sa blague était raciste, que sa généralisation était sexiste, ou que ses propos étaient blessants, mérite d’être relativisé. Non, nous ne vivons pas dans une dictature de la pensée. Non, nous ne sommes pas censurés, ni muselés. Nous vivons en démocratie. Un pays où la liberté d’expression est garantie par la loi, où aucune police de la pensée ne vient nous arrêter pour nos opinions, où nous pouvons critiquer le gouvernement sans craindre la prison, où nous pouvons publier des livres sans autorisation préalable, où nous pouvons manifester, pétitionner, débattre, contester, créer des journaux, des sites web, des podcasts, où l’on peut dire énormément de choses, infiniment plus qu’à n’importe quelle autre époque de l’Histoire.
Alors, oui, on peut tout dire. Ou presque tout. Dans le respect du cadre légal qui nous protège de la violence verbale, de l’incitation à la haine, de la diffamation. Mais on doit aussi accepter qu’on puisse nous répondre, nous critiquer, nous contredire. C’est le prix de la liberté d’expression : elle vaut pour tout le monde, pas seulement pour ceux qui parlent les premiers ou qui parlent le plus fort. Elle n’est pas un permis d’insulter, un droit à l’offense gratuite. On peut exprimer des désaccords profonds, défendre des opinions divergentes, critiquer sévèrement, sans pour autant humilier, rabaisser, déshumaniser. C’est une question de civilité élémentaire. De respect mutuel. De cette politesse républicaine qui fait que l’on peut se parler sans s’étriper, débattre sans se haïr, s’opposer sans se détruire. La démocratie n’est pas seulement un système de droits, c’est aussi un ensemble de devoirs. Et le premier de ces devoirs, c’est le respect d’autrui.
Parce que la liberté d’expression n’a jamais été absolue, nulle part, jamais. Elle a toujours eu des limites, définies par le contrat social : l’injure, la diffamation, l’appel à la haine, l’apologie de crimes contre l’humanité. Ces limites ne sont pas nouvelles. Elles ne sont pas le fruit d’une dérive autoritaire récente. Elles existent depuis que nos sociétés ont décidé qu’être libre ne signifiait pas avoir le droit d’écraser autrui.
Car il y a autre chose de très dérangeant chez ces geignards. « On ne peut plus rien dire » exprime une nostalgie trouble pour une époque où, effectivement, certaines choses pouvaient se dire sans conséquence – mais uniquement parce que les victimes de ces paroles n’avaient pas voix au chapitre. On pouvait tenir des propos racistes sans que les personnes racisées puissent protester. On pouvait faire des blagues sexistes sans que les femmes aient les moyens de se faire entendre. On pouvait insulter les homosexuels sans que la communauté LGBT+ ait la possibilité de riposter. « On ne peut plus rien dire » est souvent la plainte de ceux qui regrettent le temps où leurs cibles ne pouvaient pas répondre. La différence aujourd’hui, c’est que les voix se sont multipliées, que les dominés ont pris la parole, que les minorités se sont organisées, que les réseaux sociaux ont donné une tribune à ceux qui n’en avaient pas.
Et cela dérange. Cela dérange profondément ceux qui étaient habitués à ce que leur parole soit la seule qui compte, la seule qui soit légitime, la seule qui circule sans contradiction. Ils ne sont pas censurés : ils sont contredits. Ils ne sont pas opprimés : ils sont contestés. Ils ne sont pas réduits au silence : ils doivent désormais partager l’espace public. C’est inconfortable, certes, et peut-être déstabilisant. Mais c’est justement cela, la démocratie : un espace dans lequel toutes les voix peuvent s’exprimer, où toutes les opinions peuvent se confronter, où personne n’a le monopole de la parole légitime.
Ainsi, « On ne peut plus rien dire » ne traduit pas une atteinte à la liberté, mais un simple inconfort : celui d’avoir désormais à répondre de ce que l’on dit. Ce n’est pas une censure, c’est une responsabilité. Et pour certains, cela suffit à déclencher le sentiment d’oppression. Lorsque certains médias ou animateurs crient à la « censure », l’on peut, pour leur répondre, crier à l’exagération, et même à l’indécence : C8 et Cyril Hanouna n’ont pas été bâillonnés, contrairement à ce qu’ils prétendent. Ils ont été sanctionnés, après des années de mises en garde répétées, systématiquement ignorées. On ne leur reproche pas des opinions interdites, mais des comportements : insultes, humiliations publiques, outrances verbales, stigmatisations, atteintes répétées à la dignité des personnes. Ce n’est pas la parole qui a été frappée, mais l’abus de pouvoir médiatique. La liberté d’expression n’a jamais inclus le droit d’humilier, de harceler, de déshumaniser sous couvert de divertissement. À ce titre, oui, on ne peut pas « tout dire », et heureusement. Parce qu’une société qui tolère tout finit par banaliser la violence. Poser des limites n’est pas censurer : c’est protéger. Protéger le débat, les individus et la parole elle-même contre sa dégradation en spectacle cruel. La liberté d’expression n’est pas un permis de nuire ; c’est aussi, et surtout, pour un média, une responsabilité proportionnelle à l’audience dont on dispose.
De plus, ceux qui se plaignent de « ne rien pouvoir dire » sont souvent, paradoxalement, ceux qui sont le moins à même d’écouter. Or, on oublie trop souvent une évidence pourtant fondamentale : la parole n’a de valeur que lorsqu’elle s’inscrit dans une écoute. On peut dire énormément de choses – y compris des choses dures, dérangeantes, désagréables – à partir du moment où l’on accepte d’entendre en retour. L’écoute donne le droit à la parole. Et c’est précisément ce qui fait défaut dans le débat public contemporain. Les journalistes coupent la parole au nom du rythme, les politiques déroulent leurs éléments de langage sans jamais dévier d’un millimètre, les contradicteurs ne s’écoutent pas, ils s’attendent. On ne débat plus, on s’oppose ; on ne dialogue plus, on campe sur ses positions. Et l’on se plaint ensuite de ne pouvoir « rien dire », alors qu’on n’a jamais accepté que l’autre puisse dire quelque chose de juste. Dans le champ politique, reconnaître que l’adversaire a raison est devenu un aveu de faiblesse, presque une trahison. Tout est pensé en termes de rapport de force, de posture, de domination symbolique. On se pose en victime d’une parole empêchée, mais on n’autorise jamais celle d’en face. Cette incapacité à écouter, cette obsession de l’opposition permanente, c’est le degré zéro de la personnalité construite : exister uniquement contre, et jamais avec ou grâce à l’autre. Une démocratie adulte suppose pourtant autre chose : la possibilité de se laisser déplacer par l’argument, de reconnaître une justesse là où on ne l’attendait pas, d’accepter que l’intelligence puisse circuler dans plusieurs sens. Se réfugier derrière « On ne peut plus rien dire », c’est aussi refuser de penser contre soi-même, de devenir « intelligent »…
C’est donc que tous ces gens qui se désolent d’une pseudo interdiction déplorent en réalité autre chose, qu’ils n’osent pas avouer, ou alors dont ils n’ont même pas conscience. Car, en France, ceux qui prononcent cette phrase ne risquent généralement ni la prison ni l’amende. Alors que dénoncent-ils ? Plus certainement la critique sociale, la réprobation morale, le fait que d’autres personnes, usant elles aussi de leur liberté d’expression, leur répondent, les contredisent, les désapprouvent. Et c’est là que le bât blesse. L’expression « On ne peut plus rien dire » traduit en réalité la difficulté à accepter que des propos approximatifs, contestables ou blessants puissent désormais susciter des réactions, des objections ou des protestations. Mais la liberté d’expression, ce n’est pas le droit de parler sans jamais être contesté. C’est le droit de parler et d’être contredit. C’est un dialogue, pas un monologue. C’est une confrontation d’idées, pas une tribune protégée de toute critique. Celui qui dit « On ne peut plus rien dire » voudrait en réalité pouvoir parler sans que personne ne lui réponde. Il confond liberté d’expression et immunité face à la contradiction. Aujourd’hui, ceux qui crient à la dictature parce qu’on leur reproche une blague raciste ou une formule sexiste semblent oublier cette mémoire-là. La contradiction n’est pas la censure. Le désaccord n’est pas l’interdiction. Si le public réagit, s’indigne, proteste, ce n’est pas qu’il veut empêcher de parler : c’est qu’il répond. Et répondre, c’est exercer la même liberté que celle dont jouissent ceux qui parlent.
Il y a donc quelque chose de profondément infantile dans la posture du plaignant : c’est l’attitude du gamin qui veut bien jouer, mais seulement si on le laisse gagner ; c’est celui qui réclame le débat, mais à condition qu’on lui donne raison ; c’est vouloir la liberté pour soi, mais pas pour les autres ; c’est vouloir pouvoir critiquer, mais sans être critiqué.
Ainsi, cette rengaine indécente rejoint la longue litanie d’expressions, hyperboles plus outrancières et inconvenantes les unes que les autres, qui parasitent le débat public et déshonorent ceux qui les emploient. Au sommet de cette pyramide de l’indécence, on trouve celles qui portent atteinte à l’intégrité. « Nous sommes pris en otage » : vraiment ? Nous sommes séquestrés, menacés d’une arme, privés de liberté par des terroristes ? Non, nous sommes juste contrariés par une décision administrative ou une grève de transport. Comparer un désagrément quotidien à la terreur d’un otage, c’est insulter ceux qui ont réellement vécu cette épreuve. « Cette personne est un vrai cancer pour la société » : pardon ? On ne peut pas comparer un individu dont les idées nous déplaisent à une maladie qui tue des millions de personnes chaque année ? C’est trivialiser la souffrance des malades et de leurs proches.
Ces expressions révèlent une dérive de notre vocabulaire politique et social : l’incapacité à mesurer nos mots, à proportionner notre indignation, à distinguer le grave du futile, le tragique de l’ennuyeux. Tout devient « dictature », « totalitarisme », « génocide », « terrorisme ». On mobilise le lexique de l’horreur absolue pour des contrariétés relatives. C’est une forme d’obscénité rhétorique qui banalise l’innommable en le convoquant pour des broutilles.
Et au passage, cela discrédite les critiques légitimes. À force de crier au loup, à force d’utiliser les mots les plus graves pour les situations les plus banales, on vide ces mots de leur substance. Quand tout est « dictature », plus rien ne l’est. Quand tout le monde est « pris en otage », personne ne l’est vraiment. C’est une inflation verbale qui appauvrit notre capacité collective à nommer justement les choses.
Alors, la prochaine fois que vous entendrez quelqu’un soupirer « On ne peut plus rien dire », offrez-lui un livre d’histoire. Racontez-lui Flaubert et Baudelaire devant les tribunaux. Parlez-lui de l’Index et de la Bastille. Évoquez les fusillés de 14 et les censeurs de Vichy. Rappelez-lui que la liberté d’expression est un acquis récent, fragile, précieux, qu’il a fallu des siècles de luttes pour l’obtenir. Et dites-lui aussi que cette liberté, si elle permet de tout dire ou presque, n’a jamais dispensé du respect. Qu’être libre ne signifie pas être cruel. Que pouvoir parler n’oblige pas à blesser. Qu’entre la censure d’hier et l’irrespect d’aujourd’hui, il existe un chemin : celui de la parole libre mais responsable, audacieuse mais respectueuse, critique mais digne. C’est exigeant, certes. C’est plus difficile que de tout interdire ou de tout permettre, mais c’est précisément cela, la maturité démocratique…
H.B.
